Des collectivités trahies
Abus sexuels sur plusieurs
enfants
dans des collectivités rurales

Andrea M.
Kowaz
Carolyn A.
Wright
![]()
British
Columbia Institute Against Family Violence
Préparé pour le :
BC INSTITUTE AGAINST FAMILY VIOLENCE
409, rue Granville, bureau 551, Vancouver (C.-B.), Canada V6C 1T2
Téléphone : (604) 669-7055 Télécopieur : (604) 669-7054
Courriel : BCIFV@cyberstore.ca
Constitué en personne morale en vertu de la Society Act
ISBN : 1-895553-30-X
© 1996 B.C. Institute Against Family Violence
Des collectivités trahies
Abus sexuels
sur plusieurs enfants
dans des collectivités rurales
Andrea M.
Kowaz
Carolyn A.
Wright
![]()
British
Columbia Institute Against Family Violence
Remerciements
Plusieurs personnes ont apporté une contribution indispensable au
présent ouvrage. Le Dr Derek Eaves, le Dr Ron Roesch
et le Dr Steven Golding ont joué un rôle important dans la
planification initiale et la mise en œuvre du projet et ont facilité l’accès à
la collectivité échantillon. Le projet initial de recherche a pu être réalisé
grâce à la générosité de la commission des services psychiatriques légaux et du
ministère des services sociaux. Mme Dolores Escudero a
joué un rôle de premier plan dans la collecte des données et la
conceptualisation, notamment en ce qui concerne l’incidence des abus sur la
famille. Mme Jill Hightower a apporté une contribution
fort importante, d’abord pendant la collecte des données nécessaires au projet
de recherche, puis à titre de directrice générale du B.C. Institute Against
Family Violence, qui a appuyé et facilité la rédaction du présent ouvrage. Mme Faye Grant,
de la commission des services psychiatriques légaux, n’a pas hésité à mettre
son temps, ses ressources et ses connaissances à notre disposition. Le Dr George Tien
a fourni son temps et ses connaissances de la statistique. Nous tenons
également à remercier les écoles, les enseignants, les parents et les enfants
de la collectivité étudiée d’avoir bien voulu participer et collaborer au
projet. On peut obtenir le rapport initial auprès du B.C. Institute Against
Family Violence.
Table des matières
Introduction
Ouvrages publiés
Collectivité échantillon
Collecte des données
Profils
Nature des abus
Divulgation
Intervention et évaluation des services
Conclusions et recommandations
Notes
Références
Renseignements sur les auteures
Andrea M. Kowaz, Ph.D., est psychologue clinicienne à Vancouver, en
Colombie-Britannique. En plus d’exploiter un cabinet privé, elle fournit des
services de consultation et de recherche au B.C. Institute Against Family
Violence et est professeure adjointe de psychologie clinique à l’université
Simon Fraser. Elle a publié divers ouvrages portant surtout sur le
développement psychosocial de l’enfant.
Carolyn A. Wright est rédactrice à contrat au B.C. Institute Against
Family Violence. Elle est titulaire d’une maîtrise en science politique
décernée par l’Université York.
Introduction
Pour un grand nombre de citadins, les petites localités sont un lieu
idyllique où on est à l’abri de la frénésie et des pressions de la grande
ville. Il n’y a pas d’heure de pointe dans une petite localité, on connaît ses
voisins et on leur fait confiance, il n’est pas nécessaire de fermer sa porte à
clé, on s’entraide et les enfants peuvent aller où bon leur semble comme
c’était le cas pour la plupart d’entre nous lorsque nous étions jeunes.
Quand on y regarde de plus près, on constate parfois que l’aspect
idyllique des petites localités n’est que superficiel et qu’il cache des
tragédies qui passent longtemps inaperçues. Le projet de recherche décrit dans
le présent ouvrage dévoile des catastrophes qui sont survenues dans un grand
nombre de petites localités de la Colombie-Britannique. Il arrive trop souvent
qu’on rapporte des abus sexuels sur plusieurs enfants (ASPE) dans les régions
rurales et urbaines de la C.‑B. Ce projet de recherche a vu le jour parce
qu’on s’est rendu compte qu’il existait peu d’ouvrages concernant les abus
sexuels sur plusieurs enfants, plus particulièrement ceux qui surviennent dans
les régions rurales.
La question de la violence sexuelle à l’endroit des enfants suscite
beaucoup d’intérêt dans les médias depuis qu’on a révélé il y a plus de dix ans
que ce genre d’abus avait été commis à l’orphelinat Mount Cashel à St.
John's, Terre-Neuve. Malheureusement, peu d’études ont porté sur l’incidence de
ce type de violence non seulement sur les victimes et leur famille, mais
également sur l’ensemble de la collectivité. Dans bien des cas, l’agresseur est
une personne aimée et respectée de la collectivité et en qui on avait
confiance. La divulgation de cas d’abus sexuel bouleverse la dynamique de la
collectivité et les liens qui y ont été noués, et crée un climat de confusion
et de trahison. Le présent ouvrage vise à combler cette lacune. On espère qu’il
viendra en aide aux fournisseurs de services qui font face à une telle
catastrophe. Sur une note plus positive, nous nous sommes efforcées de définir
des directives et des procédures visant à éviter que de tels abus ne se
produisent dans les petites collectivités.
Vous trouverez ci-après une discussion des divers effets d’abus sexuels
sur plusieurs enfants dans une collectivité rurale. Elle s’inspire des
expériences vécues par les auteures et d’autres chercheurs dans une petite
collectivité de la Colombie-Britannique qui a fait face à une telle crise. Bien
que les données de cette recherche proviennent d’une collectivité spécifique,
ayant connu des événements tragiques spécifiques, de nombreuses recherches ont
démontré que des événements semblables pourraient se produire ou se sont
produits dans d’autres petites localités du Canada. À partir des ouvrages
portant sur les cas d’ASPE et des renseignements recueillis lors d’une série
d’entrevues en profondeur menées dans la collectivité, nous avons dressé le
portrait-robot des victimes, des agresseurs et des collectivités aux prises
avec des cas d’ASPE.
Notre projet est unique dans la mesure où il reconnaît la futilité
d’établir des distinctions nettes entre les effets des abus sur les victimes directes
et les effets sur les victimes indirectes. Il reconnaît également les
ramifications profondes pour l’ensemble de la collectivité, qui doit composer
avec des sentiments de trahison, la stigmatisation, un climat de suspicion
accrue et le risque d’effondrement de la structure sociale. Nous sommes fort
reconnaissantes à la collectivité échantillon d’avoir partagé son histoire avec
nous pendant que toutes les parties touchées poursuivent leur rétablissement.
Ouvrages publiés
Au cours des dix dernières années, un grand nombre de recherches ont été
effectuées sur la prévalence et l’incidence des abus sexuels sur des enfants.
Selon des études récentes1, 27 % des femmes et 16 % des
hommes ont déclaré avoir été victimes d’abus sexuel pendant leur enfance. Comme
la plupart des abus sont commis par un membre de la famille, un grand nombre de
recherches ont porté sur la violence dans le contexte familial. Très peu
d’ouvrages ont été publiés sur l’incidence des abus sexuels commis par une
personne qui n’est pas membre de la famille, plus particulièrement lorsque ces
abus font plusieurs victimes. On croit que les abus commis par une personne qui
ne fait pas partie de la famille et en qui la victime avait confiance ont un
effet comparable à ceux commis par un membre de la famille2. Comme
nous l’avons observé dans la collectivité échantillon, les ouvrages publiés
démontrent que les abus sexuels multiples commis dans les petites collectivités
ont une incidence non seulement sur les victimes directes, mais également sur
les enfants qui ne sont pas touchés directement et sur l’ensemble de la
collectivité3.
Comme davantage de filles que de garçons sont victimes d’abus sexuel, un
grand nombre d’études ont porté exclusivement sur les filles, de sorte que les
garçons sont sous-représentés dans les recherches empiriques. Les résultats
d’études sur l’incidence d’abus sexuels sur un des deux sexes sont semblables à
ceux d’études faisant abstraction du sexe des victimes4. Ceci dit,
on a noté une exception, soit les tendances plus fréquentes d’autodestruction
et de suicide chez les garçons qui ont été agressés5.
Les ouvrages portant sur l’incidence des abus sexuels sur des enfants
font état d’une série de symptômes associés à cette expérience :
Le profil des victimes révèle que ces symptômes sont caractéristiques
mais pas nécessairement présents chez tous les enfants victimes d’abus sexuels.
Les études sur les effets des abus sexuels à l’égard d’enfants semblent
indiquer qu’un grand nombre des effets à court terme décelés sont aussi
manifestes chez des échantillons cliniques d’enfants non victimes d’abus11.
Il est donc difficile de relever des symptômes particuliers et de les attribuer
aux abus sexuels proprement dits. La
sexualisation du comportement pourrait être une exception en ce qu’elle
semble être davantage un symptôme spécifique de l’abus sexuel d’enfants12.
On a constaté que les enfants victimes d’abus sexuels sont passifs
lorsqu’ils jouent librement, mais à un degré moindre que les enfants victimes
de violence physique13. Chez les enfants d’âge scolaire, on a relevé
des troubles du comportement et des problèmes à l’école14, mais ces
constatations sont quelque peu équivoques en raison du manque de groupes
témoins cliniques. On a remarqué que les adolescents victimes d’abus sexuels
avaient une faible estime de soi, des idées suicidaire et des troubles de
comportements15, mais on a également relevé ces symptômes parmi des
échantillons cliniques d’adolescents non victimes de violence.
Les ouvrages publiés indiquent que lorsque les enfants répondent à des
questions personnelles, les résultats obtenus sont plus équivoques que lorsque
les parents ou les enseignants répondent aux questions au nom des enfants16.
En fait, les parents d’enfants victimes d’abus sexuels considèrent
immanquablement leurs enfants comme étant plus pathologiques que ne se
considèrent les enfants17. Par conséquent, on ne sait pas si les
enfants d’âge scolaire victimes d’abus sexuels sont plus ou moins perturbés que
les enfants qui n’ont pas été victimes d’abus. Des études ont démontré que, sur
une échelle générale mesurant le degré de perturbation, les résultats des
enfants victimes d’abus sexuels se situent entre ceux d’enfants n’ayant pas été
victimes de tels abus et ceux d’autres groupes cliniques18. En
outre, les familles désavantagées ou perturbées ont des problèmes n’ayant pas
de lien spécifique avec les abus sexuels. On ne peut donc établir de relation
directe entre l’abus sexuel et d’autres manifestations comportementales et
émotionnelles.
Quelques études ont mis l’accent sur les effets sur les parents des abus
sexuels à l’endroit d’enfants commis par une personne qui n’est pas membre de
la famille. On a constaté que les parents de victimes d’ASPE éprouvent de la
culpabilité, de la colère, de l’angoisse et du stress, et qu’ils se sentent
impuissants, stigmatisés et trahis19. En outre, Glancy et Regehr
(1991) ont étudié de façon descriptive les effets d’abus multiples sur une
collectivité isolée comptant très peu d’habitants. Ils ont constaté que
l’ensemble de la collectivité éprouvait des sentiments de trahison,
d’impuissance et de stigmatisation, ce que nous avons également observé lorsque
nous avons recueilli des données auprès de notre collectivité échantillon.
Collectivité échantillon
Le présent ouvrage est le fruit d’une série d’enquêtes approfondies
ayant pour but de mieux comprendre les divers effets des ASPE hors famille sur
une petite collectivité rurale. Nous avons étudié les effets de ces abus sur
les enfants qui en sont victimes, leurs familles, les familles d’autres enfants
et la collectivité dans son ensemble. Des parents et des professionnels ont
évalué les services offerts dans la collectivité au moment où les abus ont été
divulgués, et formulé des recommandations afin d’améliorer non seulement
l’intervention en situation de crise, mais également les services courants.
Divers groupes et segments d’une collectivité rurale donnée ont participé à
notre étude. Nous avons intégré nos résultats à ceux d’autres études et
ouvrages pertinents afin d’obtenir une collectivité « échantillon »
issue d’un endroit précis, mais représentative de toutes les collectivités.
La collectivité a été révoltée d’apprendre qu’on avait laissé des abus
sexuels se produire. Ces abus ont été couverts par les médias à maintes
reprises et les résidents ont senti la stigmatisation qui en a découlé. Nous
avons consulté les membres de la collectivité tout au long de l’étude afin de
tenir compte de leurs préoccupations et mis l’accent sur l’ensemble de la
collectivité pour plusieurs raisons : l’ampleur des abus, la place
importante qu’occupait l’agresseur dans la collectivité avant et après la
divulgation des abus, la difficulté à différencier les victimes directes des
victimes de formes plus subtiles d’abus, les effets observés et signalés des
abus sur les membres de la collectivité ayant eu des contacts, à des degrés
divers, avec l’agresseur. Nous avons également tenu compte des résultats de
recherches précédentes sur les effets des abus sur la collectivité20.
On a considéré que tous les enfants de la collectivité avaient été
affectés par les abus. Ce projet est unique en ce qu’il reconnaît la difficulté
de distinguer clairement les victimes des non-victimes lorsque des ASPE sont commis
dans une petite collectivité rurale. Outre le fait que tous les enfants sont
affectés par le climat de secret et d’abus qui règne avant la divulgation, la
collectivité entière se sent trahie, stigmatisée et confuse après que les abus
ont été divulgués.
En raison de la taille et de l’emplacement des petites collectivités
rurales, on n’y trouve pas cet anonymat si courant dans les grands centres
urbains qui aide les familles et les victimes à composer, à l’abri des regards,
avec les effets des ASPE hors famille. En milieu rural, toute la collectivité
ressent les effets des abus. Elle peut se sentir stigmatisée par l’attention
négative que prêtent les médias à ce type d’événement. De si graves abus et
trahisons ont des effets à long terme qui prennent souvent la forme de
méfiance, de colère, d’angoisse et d’abus sexuels persistants. Les parents se
sentent trahis et ont l’impression d’être incapables de protéger leurs enfants
contre des crimes si odieux. Il peut être utile d’envisager le processus de
rétablissement d’une petite collectivité en prenant à titre d’exemple le
trouble de stress post-traumatique, qui désigne une réaction à un traumatisme
pouvant avoir des effets à long terme auxquels il est difficile de s’adapter.
Dans un grand nombre de cas, il peut s’écouler beaucoup de temps avant que les
victimes d’ASPE et leurs parents soient capables de faire confiance à
quelqu’un.
« Ce n’est pas de si tôt que nous ferons
confiance à quelqu’un de cette façon. »
Parent d’une victime
Collecte des données
Nous nous attendions à ce que les victimes directes et indirectes
manifestent un plus grand nombre de problèmes que les enfants d’autres
collectivités sur le plan de l’estime de soi, de la personnalité et du
comportement. Comme la plupart des victimes directes étaient des garçons, nous
pensions qu’ils éprouveraient davantage de problèmes que les filles. Même si
nous prévoyions que les résultats des tests des victimes directes seraient plus
marqués que ceux des victimes indirectes, nous considérions que tous les enfants
de la collectivité avaient subi les effets des abus étant donné que ceux-ci ont
eu lieu sur une très grande échelle et dans divers milieux, notamment à l’école
et lors d’activités parascolaires. À l’école, le climat était anormalement
sexualisé, ce qui a créé des conflits entre les enfants concernant les
différentes façons dont ils ont été traités par l’agresseur.
Phase I
Dans le cadre de la phase I de l’étude, nous avons demandé à 150
élèves de l’élémentaire et du secondaire de la collectivité échantillon de
remplir un questionnaire ayant pour but d’évaluer l’estime de soi, le concept
de soi, les craintes, le sentiment d’impuissance (locus de contrôle), les
problèmes de comportement apparents et les symptômes somatiques. Les
participants ont été classés de façon confidentielle selon le niveau de
victimisation indiqué dans les dossiers. En raison du temps écoulé entre la
divulgation des abus et le début de notre projet, plus de 50 % des enfants
qui avaient déclaré avoir été victimes d’abus sexuels avaient quitté la
collectivité échantillon et n’ont donc pu participer à l’étude. Presque toutes
les autres victimes ont participé à la collecte des données. En raison de
l’interaction des enfants des deux écoles élémentaires de la collectivité
échantillon lors d’activités parascolaires et du transfert d’élèves d’une école
à l’autre à la suite de la divulgation des abus, nous avons été incapables de
faire des distinctions nettes entre les écoles « affectées » et
« non affectées ».
Phase II
Dans le cadre de la phase II du projet, 30 familles représentant au
total 36 enfants ont répondu à une série de questions sur le
fonctionnement social et psychologique. Les entrevues comprenaient trois
étapes. Pendant la première étape, Nous nous sommes penchés sur les variables
qui sont considérées dans les ouvrages publiés comme des modérateurs ou des
médiateurs probables des effets des abus, notamment le niveau socio-économique
et scolaire, les antécédents familiaux, les caractéristiques actuelles de la
famille et le lien entre les parents et l’agresseur avant la divulgation des
abus. Pendant la deuxième étape, nous avons examiné les effets à court et à
long terme des abus sur les parents, le type et l’intensité des abus dont les
enfants ont été victimes, ainsi que les effets à court et à long terme des abus
sur les enfants. Enfin, pendant la troisième étape, nous avons demandé aux
parents d’évaluer les services offerts dans la collectivité lorsque les abus
ont été divulgués et tout de suite après.
Pour évaluer les résultats, nous avons réparti les familles en trois
groupes selon le niveau de victimisation de leurs enfants. Le groupe 1
était constitué des familles dont au moins un des enfants avait été une victime
directe d’abus sexuel, qu’il s’agisse d’abus fréquents ou d’incidents isolés.
Le groupe 2 était constitué des familles ayant au moins un enfant que l’on
soupçonnait sérieusement d’avoir été victime d’abus en raison de sa réaction
lorsque les abus ont été divulgués, des liens étroits qu’il avait noués avec
l’agresseur et du fait qu’il fréquentait d’autres enfants victimes d’abus. Le
groupe 3 était constitué de familles dont on ne soupçonnait pas que les
enfants avaient été victimes d’abus en raison de la distance les séparant des
abus et des victimes directes.
Phase III
Dans le cadre de la phase III
de l’étude, on a mené des entrevues afin d’évaluer les effets des abus sur le
fonctionnement et la dynamique de la collectivité. Cette phase de la collecte
de données avait pour but de faciliter l’élaboration de recommandations et de
directives qui pourraient être utiles à d’autres collectivités faisant face à
une crise de ce genre.
Profils
Avant de prendre connaissance des résultats de l’étude, il faut
comprendre la dynamique des abus sexuels sur plusieurs enfants. Où ces abus
ont-ils lieu? Qui commet ce genre d’infraction? Qui en sont les victimes? Pour
répondre à ces questions, nous dresserons trois profils. Nous commencerons par
le profil de la collectivité. Quels sont les facteurs socio-économiques propres
aux collectivités rurales? De quoi doit-on tenir compte au moment d’embaucher
des professionnels? Quelles sont les limites des ressources disponibles? Nous
dresserons ensuite le profil des victimes d’ASPE. Y a-t-il un groupe cible?
Quel est le rôle des antécédents familiaux? Comment les enfants réagissent-ils
aux abus? Le troisième profil brosse un portrait de l’agresseur. Qui est-il?
Que fait cette personne dans la collectivité? Comment choisit-elle ses
victimes? Comment se fait-il que les abus soient tolérés pendant si longtemps?
Ces profils sont des portraits types dressés à partir de données
recueillies sur l’ensemble des participants à l’étude et d’autres
renseignements généraux concernant les ASPE. Nous avons procédé ainsi pour deux
raisons : protéger la vie privée de la collectivité échantillon; mieux
comprendre la dynamique des ASPE et fournir un outil utile à d’autres
collectivités faisant face à une situation semblable.
Profil de la collectivité
La collectivité échantillon ressemble à beaucoup de petites localités
rurales de la Colombie-Britannique. Elle compte environ
2 000 habitants et sa population varie selon les cycles économiques.
Au départ, la collectivité était une ville-champignon où les résidents
pouvaient s’attendre à la richesse et au bonheur. Aujourd’hui, elle se trouve
dans un milieu désolé ou les ressources naturelles, jadis abondantes, sont
maintenant presque épuisées. C’est aussi le cas d’un grand nombre d’autres
petites collectivités de la province qui croyaient elles aussi que les
ressources naturelles abondantes de la Colombie-Britannique étaient
inépuisables.
Le taux de chômage de la collectivité est élevé. Il varie entre 10 et
15 %. L’exploitation minière fournit 33 % des emplois, suivie du
secteur des services (26 %). Entre 1981 et 1988, la population de la
collectivité a diminué de 20 % en raison des pertes d’emplois et, en
partie, de la divulgation des abus sexuels. Comme la collectivité est éloignée
et petite, elle est desservie par un bureau des services sociaux, qui s’occupe
de 13 petites localités de la région. Le personnel de ce bureau est débordé et
tente de fournir à tout le moins des services de base, en mettant l’accent sur
la toxicomanie et la dysfonction familiale. On n’offre pas de services de
counseling de longue durée.
Comme on peut s’y attendre, lorsque les abus ont été divulgués, le
bureau n’était pas en mesure d’offrir les services nécessaires tout en
continuant de s’occuper de sa clientèle ordinaire. Le manque de services dans
les petites collectivités isolées accroît les risques de problèmes tels que les
ASPE. Ces collectivités n’ont pas les moyens de fournir des programmes de
sensibilisation préventive ni de surveiller adéquatement les problèmes
lorsqu’ils surviennent. Une des conséquences malheureuses de ces lacunes est que
les victimes directes sont généralement des enfants issus de familles
dysfonctionnelles qui n’ont jamais reçu l’aide professionnelle dont ils avaient
besoin.
Des études sur les ASPE ont révélé une plus forte probabilité de
divulgation et d’investigation des abus sexuels dans les petites collectivités
comparativement aux grands centres urbains. Ce qui rend cette constatation
ironique, c’est que les petites collectivités ont des ressources limitées à
leur disposition pour faire face aux conséquences de cette divulgation. Pour
cela, il faut disposer d’une vaste gamme de services et de programmes de
sensibilisation. Il est même probable que si on offrait davantage de programmes
de sensibilisation préventive, les enfants seraient sans doute mieux en mesure
de distinguer les comportements appropriés des comportements inappropriés chez
les adultes, ce qui réduirait, espère-t-on, les cas d’abus sexuels sur
plusieurs enfants. On pourrait également poser davantage de questions aux
professionnels qui envisagent de s’établir dans de petites collectivités
isolées.
Profil des victimes et de leur famille
Dans bien des cas, les pédophiles choisissent leurs victimes parce
qu’elles sont vulnérables et ne risquent pas de divulguer les abus. Les
contrevenants ont recours à la coercition, à la tromperie, à la corruption, aux
menaces, à la punition et à l’intimidation pour subjuguer et manipuler les
enfants. Quant à eux, les enfants tentent de composer avec les abus par
différents moyens, y compris :
Dans la collectivité échantillon, des enfants ont tenté de s’entraider
en se réunissant en petit groupe chaque fois que l’agresseur leur rendait
visite. Certains enfants étaient jaloux de l’attention que prêtait l’agresseur
à ses favoris, même s’ils savaient quelle était la nature de cette attention.
Cela témoigne du pouvoir et du contrôle qu’exerce l’agresseur. Dans d’autres
cas, les enfants sont conscients de cette attention et sont heureux de ne pas
en être l’objet.
Dans le cadre d’une étude effectuée en 1991 sur la fréquence des ASPE en
Colombie-Britannique21, on a dressé un profil général de la
« victime privilégiée ». Cette étude compilait les données de
30 rapports portant sur des ASPE commis dans 21 collectivités. On y
présentait la répartition des abus en fonction du sexe, de l’âge et des
antécédents familiaux.
(graph)
Victimes d’ASPE selon le sexe
Garçons Garçons
et filles
Filles
Garçons et filles
Filles
Garçons
Dans 50 % des cas, la majorité des victimes étaient des garçons.
Dans 30 % des cas, la majorité des victimes étaient des filles et dans les
20 % restants, il y avait autant de filles que de garçons. Il faut
préciser que ces résultats vont à l’encontre des statistiques sur les cas
d’inceste et d’abus à l’intérieur de la famille, où la très grande majorité des
victimes sont des filles22. En outre, les effets à long terme des
abus sexuels ne sont pas les mêmes pour les garçons que pour les filles. Compte
tenu de la socialisation actuelle des garçons et des filles, les garçons
victimes d’abus sexuel risquent davantage de devenir des agresseurs perpétuels,
alors que les filles risquent davantage de devenir des victimes perpétuelles.
Les facteurs sociaux poussent les garçons à prendre les commandes et à
« être de vrais hommes ». L’abus sexuel remet en question leur
masculinité, ce qui sème la confusion chez les victimes masculines. Certains
garçons croient qu’ils sont homosexuels parce qu’ils ont attiré l’attention
d’un homme. Désireux de reprendre le contrôle et de retrouver leur masculinité,
certains garçons adoptent des comportements sexuels aberrants et peuvent
devenir des agresseurs. Il est encore plus important de reconnaître les effets
possibles des abus et de traiter les victimes lorsqu’on tient compte du risque
de perpétuer le cycle des abus.
(graph)
Victimes d’ASPE par groupe d’âge
Âge non spécifique
Plus de 12 ans Moins
de 12 ans
Moins de 12 ans
Plus de 12 ans
Âge non spécifique
Dans 57 % des cas, les victimes avaient moins de 12 ans. Dans
seulement 13 % des cas, elles avaient plus de 12 ans. Dans la
collectivité échantillon étudiée, l’agresseur préférait les victimes âgées
entre 9 et 15 ans, mais choisissait des enfants plus âgés s’il n’avait pas
d’autres choix. Il préférait nettement les garçons, mais a également infligé des
sévices sexuels à des filles lorsque l’occasion s’est présentée.
Des parents avaient noué des liens avec l’agresseur avant qu’il ne
commette les abus. Certaines personnes le considéraient comme un bon ami et
d’autres le fréquentaient à l’occasion seulement. Les familles des victimes
directes des abus ont toutes fréquenté l’agresseur à maintes reprises avant et
pendant la période où il a commis les abus. Un certain nombre de parents ont
déclaré qu’ils se sentaient mal à l’aise en présence de l’agresseur avant que les
abus ne soient divulgués en raison de différends qu’ils avaient eus avec lui.
Par exemple, l’agresseur s’était opposé ouvertement à la mise en œuvre d’un
programme de prévention des abus sexuels à l’école. En outre, plusieurs parents
étaient mécontents de l’aspect sexuel de spectacles de danse chorégraphiés par
l’agresseur, qui avait fait porter des vêtements insuffisants aux enfants et
leur avait fait faire des mouvements très suggestifs lors des spectacles. Après
coup, un grand nombre de parents ont déclaré avoir mal interprété des
événements suspects observés pendant la période où l’agresseur commettait les
abus, ce qui a eu des conséquences tragiques. Un des parents se souvient
d’avoir vu l’agresseur transporter un élève dans ses bras et de l’avoir entendu
dire à l’élève, qui se débattait et criait, « tu sais bien que tu vas
aimer ça ». Le parent avait cru à ce moment que l’enfant faisait
simplement à sa tête. Ces constatations laissent croire que les parents
n’étaient pas en mesure de reconnaître les signes d’abus possibles et que, par
conséquent, ils ont été incapables de donner suite à leurs soupçons.
La vie et les antécédents de la famille ont une incidence considérable
sur les risques qu’un enfant soit victime d’abus. L’étude effectuée en 1991 en
Colombie-Britannique a révélé qu’environ le tiers des victimes faisaient partie
de familles intactes et stables sans antécédents connus d’abus sexuels. Les
enfants étaient populaires sur le plan social et obtenaient de bons, voire
d’excellents résultats à l’école. Les deux tiers restants étaient issus de
familles soumises à un stress important avant le début des abus. Dans ces
familles, il y avait eu des actes de violence familiale, notamment des mauvais
traitements sexuels et physiques, ainsi que des incidents d’alcoolisme et de
toxicomanie.
Si bon nombre de familles avaient reçu l’aide de fournisseurs de
services sociaux pour régler certains problèmes, beaucoup de victimes directes
n’auraient pas été si vulnérables à l’agresseur. Sas et Cunningham (1995) ont posé
le principe suivant : les enfants issus de familles dysfonctionnelles
risquent davantage d’être victimes d’abus en raison d’un manque de supervision,
de difficultés à établir des limites, etc. En outre, ces auteurs ont remarqué
qu’il y avait chevauchement des abus sexuels et de la violence physique à la
maison, ce qui laisse croire que les enfants victimes de violence familiale
sont davantage vulnérables aux mauvais traitements sexuels. Les familles
dysfonctionnelles ont un grand nombre de problèmes, de sorte qu’il est
impossible de tirer des conclusions générales sur les effets spécifiques de
l’abus sexuel de leurs enfants. Les auteurs du rapport Gove (1995) ont
conclu que les enfants issus de familles pauvres risquent davantage de souffrir
de troubles psychiatriques, d’abandonner leurs études, de naître trop petit, de
souffrir de troubles de santé chroniques et d’avoir besoin de services de
protection. « La pauvreté est une question qui touche le bien-être des
enfants. Lorsque les gouvernements laissent les enfants vivrent dans la
pauvreté, ils font preuve de négligence systémique à leur égard23 ».
Les données recueillies auprès de la collectivité échantillon révèlent
que les enfants touchés par les abus étaient issus de familles
dysfonctionnelles. Par exemple, le père ou la mère ou les deux parents avaient
été victimes de violence physique et sexuelle lorsqu’ils étaient enfants, le
couple avait eu des problèmes conjugaux, la mère avait été battue par son mari
ou le père avait commis des abus sexuels. Les cas de divorce étaient fréquents,
surtout chez les parents des victimes directes. Dans plus de la moitié de ces
cas, l’union s’est soldée par une longue et stressante cause devant les
tribunaux. Le reste des cas de divorce ont été relativement sans histoire. La
plupart des parents divorcés s’étaient déjà remariés lorsque les abus ont été
commis. Certains parents ont vécu d’autres événements stressants n’ayant rien à
voir avec les abus comme le décès d’un parent, la maladie d’un membre de la
famille, la perte de leur maison par incendie ou un déménagement récent. Ces
familles étaient vulnérables en raison de circonstances internes et externes,
de sorte que l’agresseur a pu identifier ses victimes comme étant des cibles
faciles24.
Les enfants issus de ces familles avaient eu d’importants problèmes
d’adaptation causés notamment par des troubles de comportement et
d’apprentissage, une déficience physique, un trouble de santé grave ou diverses
autres situations particulières. L’agresseur a su repérer et exploiter les
vulnérabilités de ces enfants. Il leur promettait soutien et reconnaissance et
les récompensait pour les « services » qu’ils lui rendaient. Les
enfants étaient sensibles à ces offres, car ils ne recevaient pas d’autres
formes de soutien de camarades et membres de leur famille.
L’agresseur ne s’est pas contenté de s’attaquer à des enfants
vulnérables. Il était aussi attiré par les enfants ayant, comme lui, de très
bonnes aptitudes physiques. Il a eu accès à ces enfants en servant d’entraîneur
lors d’activités sportives. Derrière son empressement à offrir aux jeunes des
occasions de pratiquer des activités uniques et intenses, se cachait une
réalité marquée d’abus. L’agresseur était opportuniste et exploitait les
enfants chaque fois qu’il le pouvait en utilisant divers moyens de manipulation
ayant pour but de répondre aux besoins des enfants, tels qu’il les percevait.
Un grand nombre d’études ont porté sur les facteurs susceptibles de
rendre les enfants vulnérables aux abus25. Dans bien des cas, les
facteurs cités ont trait à divers types de variables familiales telles que la
dysfonction familiale, les antécédents d’abus dans la famille, etc. (se
reporter à l’étude effectuée par le ministère de la santé de la C.-B. en 1991).
Nos résultats sont conformes à ces constatations. Le groupe étudié comptait
davantage de familles dysfonctionnelles, de cas de divorce, de parents ayant
été victimes d’abus sexuels et d’enfants vulnérables en raison de facteurs
personnels comme une déficience mentale ou des troubles de santé. Il est
possible que ces facteurs aient miné l’estime de soi, créé un vide affectif et
occasionné des difficultés d’adaptation chez l’enfant. Si on examine la
situation sous un autre angle, il semble également que l’agresseur ait su bien
choisir ses victimes.
Il choisissait ses victimes avec finesse. Il
découvrait et exploitait ce qui les rendait vulnérables. Il s’attaquait aux
enfants adoptés, aux enfants en famille d’accueil, aux enfants les plus jeunes…
Il avait une habileté troublante, soit celle de dépister le maillon le plus
faible. Il veillait toujours à ce que les enfants aient l’impression qu’il
était de leur côté.
Vancouver Sun
Profil de l’agresseur
Il est difficile de convaincre des professionnels de quitter les grands
centres pour s’établir dans des petites collectivités où ils seront moins bien
payés. L’attrait des localités rurales pittoresques est minime et, dans bien
des cas, ces endroits sont considérés comme trop intimes et trop isolés. Que
peut faire une collectivité rurale ayant grandement besoin de professionnels
pour attirer l’attention de personnes qualifiées et dévouées, qu’il s’agisse
d’enseignants, de médecins, de travailleurs sociaux ou d’avocats? Les
collectivités rurales n’ont pas nécessairement de programme de dépistage ou de
longue liste de candidats qualifiés parmi lesquels faire un choix. Les
personnes disposées à s’établir dans la collectivité et à y exercer leur
profession ou à dispenser des services jusque là inexistants sont accueillies
avec un soupir de soulagement et, dans bien des cas, à bras ouverts. On vérifie
rapidement leurs références afin d’accélérer le processus et de faciliter
l’établissement du nouveau professionnel. Malheureusement, certaines sources de
références seraient très contentes de se débarrasser d’un enseignant ou d’un
autre professionnel qui pose des problèmes, et répondent en conséquence aux
questions posées par l’employeur potentiel. Certains renseignements
indispensables ne sont pas divulgués ou sont jugés non essentiels, ce qui a des
conséquences dévastatrices pour la nouvelle collectivité.
Souvent, les nouveaux professionnels inspirent rapidement confiance et
respect dans la collectivité, car ils sont perçus comme des personnes dévouées
attachant plus d’importance à leur métier qu’à la gloire et à la fortune dont
elles pourraient jouir dans la « grande ville ». Si l’agresseur n’est
pas un étranger, c’est habituellement une personne26 respectée qui
bénéficie de la confiance de la collectivité parce qu’elle s’est toujours
souciée du bien-être des enfants et leur a toujours accordé une attention toute
spéciale. Toute personne qui joue ce rôle dans une collectivité où les
ressources se font rares obtient rapidement l’appui des résidents et aura
l’occasion d’établir des rapports avec les enfants dans le cadre d’activités
communautaires et professionnelles27. Cette personne peut même
profiter du fait qu’elle occupe un poste de confiance dans la collectivité et
qu’elle a accès à des renseignements personnels et aux dossiers des enfants
pour identifier ceux qui lui seront le plus facile de manipuler et de
maltraiter.
[Il] semble véritablement avoir de l’affection pour
les enfants. Il préférait toujours être en leur compagnie qu’être avec des
adultes. Vancouver Sun
Un pédophile28 typique a l’étrange capacité de susciter la
confiance et de nouer des liens très étroits en peu de temps. Certaines
personnes sont fortement attirées par ce type de personnalité et ne peuvent
s’empêcher de protéger l’agresseur au point où elles nient les allégations
lorsqu’elles font surface. Dans le témoignage qu’il a livré lors d’un cas
d’abus sexuel sur un enfant au milieu des années 80, le Dr John Bradford,
psychiatre, a déclaré que, selon des recherches, un pédophile d’âge moyen
compte en moyenne 75 victimes avant d’être démasqué. En outre, quand on
examine de près les antécédents d’une personne arrêtée pour cause de
pédophilie, on découvre presque toujours des cas n’ayant pas été signalés.
L’agresseur nie les effets nuisibles des mauvais traitements commis et déforme
les circonstances entourant les abus29. Une personne travaillant
auprès des enfants a déclaré que le profil du pédophile type peut être le
suivant : marié, deux enfants, s’insinue dans les bonnes grâces des
parents, se soucie vraiment des enfants, rend toujours service, un pilier de la
collectivité, va à l’église, joue un rôle actif dans les affaires de la
collectivité. Ce profil décrit parfaitement l’agresseur dans la collectivité
échantillon.
Dans le cadre d’une affaire qui a fait les manchettes, on a déployé des
efforts afin qu’un agresseur soit considéré comme un délinquant dangereux et un
psychopathe. L’ agresseur à été évalué à l’aide de seize caractéristiques
d’identification d’un psychopathe, qui comprennent « l’absence de remords
ou de honte », « le manque de capacités spécifiques
d’introspection », « l’insincérité » et « le charme
superficiel et l’intelligence ». Il a obtenu une note parfaite. On a
soutenu qu’il souffrait d’un trouble de personnalité qui le rendait
pratiquement incapable d’éprouver des sentiments normaux de culpabilité ou
d’angoisse et de distinguer le bien du mal.
Ses premières expériences sexuelles ont été avec de
jeunes enfants, lorsqu’il avait environ 12 ans. Ces expériences lui ont
fourni les images des fantasmes sexuels qui l’ont hanté pendant l’adolescence
et à l’âge adulte et qui l’ont maintenu, sur le plan sexuel, au niveau d’un
garçon de 13 ans. Vancouver Sun
Dans les journaux, on a présenté l’agresseur comme le parfait exemple du
« syndrome de Peter Pan », soit une personne qui a cessé son
évolution sexuelle à un âge donné. Lors du procès, un psychiatre légiste
spécialisé dans l’évaluation des délinquants sexuels et des pédophiles a décrit
le phénomène. Les jeunes enfants ne peuvent distinguer le bien du mal. Ils
vivent dans un état de « réalisme moral », c’est-à-dire qu’ils
déterminent leurs comportements à partir des réactions des personnes qui les
entourent. Vers l’âge de huit ans, les enfants commencent à se situer dans le
temps, ce qui leur permet de ressentir de la culpabilité relativement à des
gestes passés et de l’angoisse face à l’avenir. Ce nouvel état s’appelle
« l’autonomie morale » et permet aux enfants de porter eux-mêmes des
jugements moraux. Les psychopathes représentent les 3 à 4 % de la
population qui n’acquièrent pas ce sens moral. Ils ont un très bon sens de la
réalité et sont souvent très intelligents, mais n’ont aucune estime de soi, de
sorte qu’ils recherchent constamment l’approbation d’autrui et sont incapables
de reconnaître que leurs gestes peuvent être dommageables.
Quand il se présentait à ses élèves au début de
l’année, il leur disait généralement « …si vous envisagez ou avez envie de
me dire Non, dites Oui ». Vancouver Sun
On a soutenu que l’agresseur de la collectivité échantillon ne pouvait
se rendre compte que ce qu’il faisait était mal. Tel que rapporté dans les
médias, le psychiatre de l’agresseur a déclaré en cour que ce dernier estimait
« qu’il n’avait rien fait de mal, qu’il faisait le bien (pour ses
victimes) ». Bien qu’il ait nié que ce qu’il faisait était mal,
l’agresseur craignait d’être pris en flagrant délit et avait même élaboré un
plan de fuite pour faire face à cette éventualité. À plusieurs reprises,
l’agresseur étudié a failli être surpris en train de commettre des abus sur un
enfant. Malgré cela, il a continué de se livrer à des activités tout à fait
inappropriées. Il s’entourait constamment de jeunes enfants même s’il
reconnaissait qu’il commettrait sans doute d’autres abus. Comme c’est souvent
le cas, ce pédophile faisait toujours en sorte d’être proche des enfants afin
de se laisser la possibilité d’avoir avec eux des contacts sexuels.
Nature des abus
Deux modèles de comportement30 sont ressortis d’une étude sur
les abus sexuels sur les enfants. Le premier modèle ne comprend aucun
contact physique entre l’agresseur et sa victime, mais comprend les actes
suivants :
Il semble que le dernier acte mène au deuxième modèle d’abus, qui
comprend un contact physique entre l’agresseur et sa ou ses victimes.
On entend par contact physique abusif une pression physique ou une
violation du corps de l’enfant. Ce modèle regroupe les actes allant des
attouchements « accidentels » aux agressions sexuelles, en passant
par les caresses. Voici une courte liste de ces actes :
Après que les abus ont été divulgués dans la collectivité échantillon,
on a effectué une enquête et constaté que l’agresseur avait commis un grand
nombre d’abus dans d’autres districts scolaires avant de s’établir dans cette
collectivité. L’agresseur a vécu dans la collectivité pendant deux ans. Au
cours de cette période, il a obtenu le respect et la confiance de son
entourage. Sa bonne réputation a été détruite lorsqu’une fillette a annoncé
qu’il avait commis un abus sexuel à son endroit. Pendant les deux premiers
jours qui ont suivi cette divulgation, d’autres enfants ont été questionnés et
un grand nombre d’entre eux ont avoué avoir été victimes d’abus. La GRC et les
responsables des services sociaux ont interviewé plus de 60 personnes dans
les jours suivants, ce qui a révélé l’ampleur des abus. Le conseil scolaire a
immédiatement suspendu l’enseignant soupçonné et les parents ont réagi
rapidement afin de protéger et de soigner les victimes.
Une variété importante d’abus ont fait surface pendant les entrevues.
L’agresseur s’était livré à des activités faisant partie des deux modèles
d’abus décrits précédemment. Il était opportuniste et profitait des situations
qui s’offraient à lui, en plus de créer ses propres occasions de commettre des
abus sans être découvert. Lorsque les abus ont été divulgués, on en a dressé la
liste. En voici quelques-uns :
Il promettait aux enfants de l’argent, une place dans des équipes
sportives, de bonnes notes ou d’autres privilèges en échange de faveurs
sexuelles. Un climat de tension s’est installé chez les enfants en raison de
l’attention prêtée par l’agresseur à certains d’entre eux. Certaines victimes
ont discuté avec d’autres enfants des abus qu’elles avaient subis, ce qui a
fait courir des rumeurs désagréables à l’école.
Divulgation
Dans un grand nombre de cas d’abus sexuels sur plusieurs enfants,
certaines victimes essaient de parler de la situation à des amis ou membres de
leur famille avant que les abus ne soient véritablement divulgués. Lorsqu’une
victime se confie à un autre enfant, elle peut se sentir frustrée par cette
divulgation, qui mène souvent à une impasse. En effet, trois choses peuvent se
produire : a) la victime fait promettre à l’enfant à qui elle se confie de
ne rien dire; b) l’enfant n’est pas en mesure de saisir la gravité de l’abus
qui lui est divulgué; ou c) l’enfant ridiculise la victime, qui devient alors
ostracisée. Il arrive parfois que l’enfant qui a subi les mauvais traitements
soit victimisé par ses camarades, qui peuvent le considérer comme
« bizarre », « gai » ou « sale »31. La
victime peut décider de mettre fin à ses relations sociales et se replier su
elle-même, ou retirer ses paroles et nier que l’abus a eu lieu. Cette
expérience est particulièrement pénible pour les garçons adolescents, qui
craignent généralement que leurs camarades se moquent d’eux, les ridiculisent
ou les rejettent s’ils parlent de la situation. Certains garçons croient même
qu’ils sont responsables de l’abus et qu’ils sont homosexuels puisqu’un homme a
voulu avoir des rapports sexuels avec eux.
Les parents peuvent se rappeler que le comportement de leur enfant a
changé, mais la plupart d’entre eux n’auraient pas pensé qu’il s’agissait d’un
signe d’abus. Certains enfants essaient de parler des abus à leurs parents.
Mais comme l’agresseur est bien vu dans la collectivité et que l’enfant est
incapable de fournir des renseignements précis sur l’abus sexuel, un grand
nombre de parents interprètent mal les signes d’abus. Il est facile pour des
parents qui ont confiance en l’agresseur et ne se doutent de rien de mal
comprendre pourquoi l’enfant ne veut pas être seul avec l’agresseur ou fait
ouvertement preuve de désobéissance apparemment injustifiée.
Quand la vérité éclate au grand jour, parfois après beaucoup d’années de
silence et de misère, les parents et les enfants peuvent vivre une expérience
très traumatisante. Ils peuvent se sentir impuissants et intimidés par
l’agresseur, qui est généralement considéré comme une personne respectée et
digne de confiance. Les victimes et leur famille peuvent craindre ses
représailles, surtout s’il y a un grand écart entre eux (sur le plan
socio-économique). La victime peut craindre que sa famille et ses amis ne
réagissent de façon négative. Un grand nombre de victimes croient qu’elles sont
responsables des abus et adoptent une attitude courante du type « c’est la
faute de la victime ». Dans la collectivité échantillon, certaines
victimes ont eu du mal à comprendre lorsqu’on leur a dit que ce qu’elles
avaient fait était mal, mais n’était pas leur faute. Elles suivaient les
directives que leur donnait un symbole d’autorité en qui elles avaient
confiance, ce qu’on leur avait appris à faire. Dans d’autres endroits, il est
arrivé que des victimes justifient les activités auxquelles elles s’étaient
livrées, allant même jusqu’à dire qu’elles n’estimaient pas ces activités
répugnantes.
Lorsque l’abus est divulgué, l’enfant se sent beaucoup plus vulnérable.
Un grand nombre de victimes sont ambivalentes après avoir divulgué l’abus, car
elles croient que la personne à qui elles se sont confiées a réagi de façon
négative. Parfois, elles se croient responsables du bouleversement qui s’ensuit
et se sentent coupables d’avoir divulguer les abus32.
Parmi les
conséquences malheureuses des longues périodes de déni et de tension dans la
collectivité, citons la douleur et le stress prolongés (revictimisation)
éprouvés par les victimes qui n’ont pas reçu le soutien de leur famille ou de
la collectivité ou qui ont été critiquées ou rabaissées parce qu’elles ont
révélé la situation. Certaines victimes sont rejetées par leurs camarades ou
les membres de leur famille.
AU SUJET DES JEUNES ENFANTS ET DES ENFANTS AYANT UN HANDICAP
Il faut
prêter une attention spéciale aux difficultés qu’ont – en raison de leurs
aptitudes à la communication limitées – les très jeunes enfants ou les enfants
ayant un handicap physique ou mental grave lorsqu’il s’agit de divulguer des
abus. Dans une telle situation, les fournisseurs de services doivent relever un
défi important, soit d’assurer la sécurité des enfants en les mettant en
contact avec des professionnels qui interagiront avec eux de façon à les aider
à s’exprimer. Les très jeunes enfants n’ont pas de limites clairement définies
par rapport à autrui. Certains ont un vocabulaire limité, ne comprennent pas
les concepts d’abus et sont incapables d’exprimer la peur et d’autres
sentiments, ou de décrire les parties de leur corps. L’examen des défis qu’il
faut relever lorsque ces enfants sont victimes d’abus dépasse le cadre du
présent ouvrage. Toutefois, nous tenons à souligner l’importance d’étudier
cette question plus à fond.
Réaction de la collectivité
Une grande partie de la collectivité refuse d’admettre la vérité
lorsqu’elle apprend qu’une personne estimée a commis des abus sexuels sur
plusieurs enfants. Les résidents ont déclaré qu’ils avaient eu du mal à
accepter la validité des divulgations. Lors d’une étude effectuée en 1991, le
ministère de la santé de la Colombie-Britannique a constaté que, dans jusqu’à
80 % des cas, les résidents avaient été réticents à accepter la validité
des abus divulgués et avaient tenté d’en minimiser la gravité. Lorsque les abus
ont été reconnus, il n’est pas rare qu’on signale un nombre excessif
d’activités suspectes. En règle générale, les soupçons s’avèrent sans fondement
et s’expliquent par une hypervigilance. Les conclusions générales concernant
les effets des ASPE sur l’ensemble de la collectivité sont conformes à celles
qui ont été tirées pour la collectivité échantillon. Toute la collectivité
subit les effets des abus et peut présenter les symptômes du syndrome de stress
post-traumatique (SSPT).
Selon le DSM-III-R (Manuel diagnostique et statistique, 3e révision),
le SSPT se manifeste lorsqu’une personne, et dans le cas présent toute une
collectivité, a vécu un événement qui dépasse le cadre des expériences
habituelles. La victime revit constamment l’événement, et ce de diverses façons,
notamment sous forme de souvenirs récurrents et perturbateurs et de détresse
psychologique intense lorsqu’elle est exposée à des événements qui ressemblent
à un aspect du traumatisme. La victime évite tout stimulus associé au
traumatisme et ses réactions générales s’atrophient. Elle manifeste au moins un
des symptômes suivants : efforts déployés en vue d’éviter les pensées ou
les sentiments associés au traumatisme; efforts déployés en vue d’éviter les
activités ou les situations qui lui rappellent le traumatisme; incapacité de se
remémorer un aspect important du traumatisme; diminution marquée de l’intérêt
porté aux activités importantes; détachement ou éloignement face à autrui;
ampleur réduite de l’affect; impression d’avoir moins de temps devant elle.
Enfin, il n’est pas rare qu’il y ait hypervigilance après un événement
stressant.
En raison du temps qui peut s’écouler avant qu’une petite collectivité
ne se remette du traumatisme causé par des abus sexuels, les auteures croient
que non seulement les victimes mais aussi toute la collectivité subissent un
stress considérable. Le lourd climat de méfiance et d’angoisse qui règne dans
la collectivité laisse croire que le processus de rétablissement est plus long
que ce à quoi on pourrait s’attendre pour des victimes indirectes.
Dans la collectivité échantillon, les parents des victimes ont été
touchés à la fois en tant que membres de la collectivité et que parents
d’enfants victimes d’abus. Ils nous ont dit qu’ils se sentaient impuissants,
trahis et stigmatisés. De façon générale, nous voulions recueillir des données
qualitatives sur les effets des abus sur la collectivité. Nous avons constaté
que tous les parents, quel que soit le niveau de victimisation de leurs
enfants, se sentaient très stressés, ce qui appuie l’hypothèse selon laquelle
les abus ont eu une incidence sur l’ensemble de la collectivité.
À la demande des membres de la collectivité, nous n’avons pas posé de
questions aux enfants portant directement sur les abus sexuels. Les parents et
les membres de la collectivité nous ont fait part de façon poignante du fait
qu’ils se sentaient exposés et stigmatisés et nous ont dit qu’ils ne voulaient
pas que les enfants se sentent stigmatisés à nouveau en participant à notre
projet. Pendant le projet, plusieurs nouveaux cas d’abus ont été divulgués dans
la collectivité et les environs. Nous savons qu’il serait difficile de
prétendre que les effets observés sont attribuables uniquement aux abus commis
par la personne responsable de l’incident initial à l’étude. De plus, cette
situation a nui au climat de confiance qui ne s’établissait que lentement dans
la collectivité à mesure que cette dernière commençait à comprendre quels
effets les abus sexuels pouvaient avoir sur tous les résidents d’une petite
localité rurale.
Effets à court et à long terme sur les enfants
Pour mieux comprendre les effets des abus sexuels sur les enfants qui en
sont victimes, nous avons demandé à des enfants de la collectivité échantillon
et d’une collectivité de référence de répondre à une série de questionnaires.
Les résultats obtenus mettent en lumière les effets des abus sur les victimes
connues et sur les autres enfants de la collectivité. Toutefois, ils ne
permettent pas de tirer des conclusions absolues concernant les effets des abus
perpétrés spécifiquement par l’agresseur sur les enfants de la collectivité à
l’étude. Les antécédents familiaux et les cas subséquents d’abus divulgués dans
la collectivité ont limité notre capacité de tirer des conclusions définitives
concernant les dommages causés par un seul agresseur. Il importe de reconnaître
les limites statistiques et méthodologiques de l’étude. Ceci dit, nous estimons
qu’il est aussi important de faire part de nos observations. Nous avons donc
décidé d’examiner le fonctionnement social et psychologique général des
victimes à la suite d’un cas connu d’abus sexuel.
Les questionnaires ont été administrés trois ans après la divulgation
des abus. Ils nous ont permis de mesurer de façon générale le fonctionnement
social et psychologique des victimes directes et de tous les enfants de la
collectivité. Nous avons examiné divers facteurs tels que le locus de
contrôle, l’initiative, les craintes, l’es perturbations et les
changements affectifs et comportementaux selon l’âge et le sexe des répondants.
Nous avons constaté que les abus avaient affecté tous les enfants de la
collectivité, mais de façon différente selon leur niveau de victimisation. Les
garçons éprouvaient davantage de problèmes que les filles, sans doute parce
qu’ils constituaient la majeure partie des victimes. Nous avons également
constaté que, trois ans après les abus, les effets résiduels étaient plus
prononcés chez les enfants plus âgés, ce qui laisse croire que l’âge peut être
un facteur important du processus de rétablissement chez les enfants victimes
d’abus sexuels.
Il semble que l’âge soit un facteur déterminant des effets des abus sur
l’initiative, plus particulièrement sur le rendement à l’école, bien que tous
les enfants de la collectivité échantillon aient obtenu des résultats
inférieurs sur le plan de l’initiative comparativement à ceux de l’échantillon
de référence. Lorsque nous avons examiné les résultats scolaires des enfants
lors des deux années précédant la divulgation des abus et des trois années
suivantes, nous avons constaté que les enfants plus jeunes ont obtenu de
meilleurs résultats après la divulgation alors que les enfants plus âgés ont
obtenu de moins bons résultats. Ces constatations sont particulièrement
frappantes pour les garçons qui ont été directement victimes d’abus et semblent
confirmer le fait que les abus ont eu une incidence immédiate plus marquée chez
les enfants plus âgés.
Il est clair que les victimes ont été affectées par l’abus de confiance
commis par un symbole d’autorité. Un grand nombre d’enfants éprouvaient une
méfiance générale à l’égard des adultes et quelques enfants ont eu des
problèmes avec des enseignants qui, en raison de leurs comportements ou de leur
apparence, leur rappelaient l’agresseur. Les enfants choisissaient très attentivement
les personnes avec lesquelles ils décidaient de nouer des liens, mettaient
beaucoup de temps à faire confiance à quelqu’un et faisaient preuve d’une très
grande prudence lorsqu’ils rencontraient quelqu’un pour la première fois. Ils
avaient tendance à laisser les personnes aller à leur devant, de sorte qu’ils
pouvaient eux-mêmes les accepter ou les rejeter. On suppose que cette démarche
permet aux enfants de se sentir moins vulnérables et d’avoir l’impression
qu’ils exercent un plus grand contrôle sur la situation. Les garçons plus
jeunes ont démontré un niveau élevé de contrôle interne, alors que, en général,
les garçons plus âgés se fiaient davantage au contrôle externe.
Les enfants de la collectivité échantillon ont manifesté moins de
craintes que prévu, ce qui laisse croire qu’ils avaient tendance à compenser
leur sentiment de vulnérabilité. Ils n’avaient pas peur de l’échec ni de la
critique, mais, naturellement, avaient grandement peur qu’on leur fasse du mal.
Nous avons remarqué, à l’instar d’autres études cliniques sur la peur et le
sexe des victimes, que les filles étaient plus craintives que les garçons. Il
est possible que les garçons aient davantage eu besoin de compenser leurs
sentiments de vulnérabilité, car ils constituaient la majeure partie des
victimes.
Un des aspects intéressants de notre étude consistait à demander aux
enfants de dessiner une personne. Nous cherchions des indices de
« perturbation » en utilisant un modèle d’évaluation conçu pour
l’étude. À l’aide de ce modèle, nous avons constaté que la plupart des dessins
faits par les enfants de la collectivité pouvaient être considérés comme
clairement perturbés. Ces dessins sont caractérisés notamment par une
importance excessive accordée à la sexualité, des signes d’angoisse, une inconvenance
sociale, de l’agressivité et une attitude défensive. Là encore, nous avons
relevé des différences selon le sexe des enfants. En effet, d’après leurs
dessins, les garçons ont semblé plus perturbés que les filles. Bien que ce
résultat soit conforme aux constatations générales des études portant sur les
enfants d’âge scolaire, il mérite d’être souligné parce que, comme nous l’avons
dit précédemment, les garçons constituaient la majeure partie des victimes
d’abus sexuels dans la collectivité échantillon.
Toute proportion gardée, deux fois plus d’enfants de la collectivité
échantillon que d’enfants de la collectivité de référence et beaucoup plus
d’enfants du palier secondaire que de jeunes enfants n’ont pas terminé leur
dessin. Nous avons également remarqué un niveau de perturbation plus élevé dans
les dessins des enfants plus âgés. Pris ensemble, les résultats des dessins et
les résultats scolaires semblent confirmer que les abus ont laissé davantage de
séquelles immédiates chez les enfants plus âgés.
À la maison, les parents ont remarqué des changements sur le plan
affectif et comportemental. On a examiné les résultats scolaires, ainsi que les
dossiers de la GRC et des services sociaux, On a relevé très peu d’activités
criminelles anormales durant la période où les abus ont été commis. Les
responsables des services sociaux ont considéré que les problèmes de
comportement notés étaient attribuables à une dysfonction familiale de longue
date. Toutefois, les parents ont décrit quelques changements de comportement
associés à l’école tels que le refus d’aller à l’école, les mauvais résultats
scolaires et l’abandon d’activités parascolaires, à savoir les activités
sportives. En outre, les enfants affichaient divers comportements
spécifiques : ils étaient soucieux, se disputaient, se bagarraient,
avaient peur, étaient tristes, avaient l’impression d’être bons à rien et
avaient de la difficulté à se concentrer et à dormir.
Après la divulgation des abus, les comportements sont devenus beaucoup
plus clairs. Les victimes directes étaient confuses et en colère, et se
sentaient coupables de leurs interactions avec l’agresseur. Comme les enfants
avaient confiance en cette personne, ils faisaient ce qu’elle leur demandait.
Toutefois, les victimes directes n’étaient pas les seules personnes à être
confuses et en colère. D’autres enfants de la collectivité ont eu de la
difficulté à comprendre ce qu’est l’abus sexuel. Certains avaient beaucoup
d’affection pour l’agresseur ou souhaitaient qu’il leur prête attention.
L’arrestation de l’agresseur a bouleversé bon nombre d’enfants, qui avaient
noué avec lui des liens affectifs qui comblaient un vide et leur donnait le
sentiment d’être importants. Pour compliquer la situation, des élèves de
l’autre école ont fait des blagues cruelles à l’endroit des victimes, se sont
moqués d’elles et les ont tourmentées sans pitié.
En règle générale, les enfants se sont sentis soulagés lorsque les abus
ont été rendus publics. Le secret qu’ils gardaient avait enfin été révélé et
ils ne se sentaient plus mal à l’aise chaque fois qu’ils allaient à l’école
puisque l’agresseur avait été arrêté, bien que certains enfants craignaient
qu’il ne revienne leur faire du mal. D’autres enfants se sont sentis soulagés
parce qu’ils savaient qu’il y avait quelque chose de terriblement malsain dans
la relation que l’agresseur entretenait avec leurs camarades.
Effets à court et à long terme sur les familles
Lorsque les parents ont eu vent des abus, ils n’arrivaient pas à y
croire et ont été horrifiés, puis se sont mis en colère. Les parents des
victimes directes se sont sentis trahis, car l’agresseur avait établi une
relation amicale avec eux. Ils en voulaient aux autorités scolaires, d’avis que
celles-ci ne s’étaient pas acquittées de leur obligation de protéger les écoliers.
Ces sentiments se sont intensifiés lorsqu’il a été révélé qu’on avait embauché
l’agresseur à titre d’enseignant même s’il avait commis des abus dans d’autres
districts scolaires. Les parents étaient insatisfaits de la façon dont le
conseil scolaire avait réagi à la divulgation des abus, car il n’avait pas mis
de plan d’action en œuvre et avait fourni très peu de directives, voire aucune,
aux enseignants s’occupant des enfants.
Un grand nombre de parents se sont sentis coupables parce qu’ils ne s’étaient
pas rendus compte des abus même après avoir observé des activités suspectes.
Les parents avaient l’impression d’avoir manqué à leurs enfants pour deux
raisons : parce qu’ils avaient été incapables de les protéger contre les
abus et parce que leurs enfants avaient décidé de ne pas se confier à eux ou en
avaient été incapables.
Lorsque nous avons effectué l’étude, les parents ont dit estimer que
leurs enfants allaient bien. Ils ont admis que chaque changement chez leur
enfant leur causait des soucis, car ils se demandaient alors s’il faisait
partie du développement « normal » de l’enfant ou s’il découlait des
abus. Les parents se préoccupaient toujours des effets à court et à long terme
des abus.
La divulgation des abus a eu pour effet ultime de rendre la collectivité
très sensible à la question de la violence, au point où le fait de toucher un
enfant, de quelque façon que ce soit, suscitait de l’angoisse et la crainte
d’être soupçonné d’abus. Par contre, les parents ont constaté que la
collectivité en savait maintenant davantage sur les abus sexuels et que
certaines questions jadis tabous étaient maintenant des sujets de discussion
courants. On prévoyait que cette nouvelle ouverture permettrait aux enfants de
la collectivité de mieux repérer et dénoncer les cas d’abus que les enfants
d’autres collectivités.
Pour composer avec les abus, les parents des victimes directes ont pris
diverses mesures. Par exemple, ils ont eu recours à diverses sources de
soutien, y compris la famille, les amis et les organismes de services. Presque
toutes les familles touchées directement par les abus ont participé à un
programme de counseling. Elles ont obtenu des renseignements sur les abus
sexuels lors de réunions, d’ateliers et de séances de counseling. Divers
mécanismes d’adaptation ont été utilisés. Certains parents ont formé des
groupes de soutien, revendiqué leurs droits à des services et fait du
bénévolat, alors que d’autres ont abandonné ces activités, se sont repliés sur
eux-mêmes ou ont quitté la collectivité.
Effets à court et à long terme sur la collectivité
On a relevé des ressemblances chez les membres de la collectivité en ce
qui a trait à leur réaction à la divulgation des abus, notamment l’horreur,
l’incrédulité et la colère, suivies rapidement par des sentiments de trahison
et de vulnérabilité. Le niveau de tension s’est accru considérablement dans la
collectivité en raison de la communication d’informations erronées, des
différences sur le plan des mécanismes d’adaptation adoptés et de divergences
d’opinions en ce qui concerne la marche à suivre.
La période qui a suivi la divulgation des abus a été caractérisée par
des conflits entre parents, entre membres de la collectivité et entre des
parents et l’école. Le rôle des médias, y compris l’arrivée de journalistes de
l’extérieur, a été une source importante de conflit. Certains parents ont
profité de leur présence pour demander des services et une indemnisation.
D’autres parents (de victimes et de non-victimes) ont préféré garder le silence
et préserver leur vie privée. Ils avaient l’impression que toute la
collectivité était inutilement stigmatisée par les médias. Même si les médias
n’avaient pas été présents, la vie privée des citoyens et la confidentialité
des cas étaient déjà compromises en raison de la petite taille de la
collectivité et des liens étroits qui y existaient.
Certains parents de victimes voulaient préserver leur anonymat alors que
d’autres voulaient savoir qui avait été victime d’abus afin de protéger leurs
enfants contre toute influence négative. Des parents ont tenté de découvrir qui
étaient les victimes en observant les allées et venues à proximité du bureau
des services sociaux et en surveillant de près les comportements des enfants.
Des professionnels de la collectivité ont constaté que, en raison du climat de
méfiance qui régnait ainsi que des rumeurs et de l’information erronée qui
circulaient, certains parents et membres de la collectivité en sont venus à se
soupçonner.
Les attitudes différentes adoptées à l’égard de l’agresseur et des
victimes ont également causé des conflits. Certains parents étaient en
désaccord avec un pasteur de la collectivité qui a semblé dire que les victimes
étaient responsables des abus qu’elles avaient subis. Plus tard, il a été
accusé d’abus sexuels. Certains parents ont aussi appuyé l’agresseur peu après
que les abus ont été divulgués alors que d’autres l’ont immédiatement dénoncé.
Un père a forcé ses enfants à retirer les accusations d’abus qu’ils avaient
portées puis a commencé à faire du porte à porte pour appuyer l’agresseur. Les
membres de la collectivité qui ont défendu l’agresseur croyaient que les
enfants avaient inventé les abus ou avaient eux-mêmes séduit l’agresseur.
Intervention et évaluation des services
Intervention
Le groupe interorganismes de la collectivité a été le premier à agir en
formant sur-le-champ une équipe d’intervention et en organisant un atelier
d’information à l’intention des parents et du personnel enseignant. Cet
atelier, animé par un conseiller de Vancouver spécialisé dans les abus sexuels,
a eu lieu une semaine après la première divulgation des abus. Il a fallu
attendre quelques semaines avant que le conseil scolaire ne décide de financer
l’activité. La première réunion organisée peu après la divulgation des abus a
permis de fournir des renseignements utiles sur les moyens de composer avec les
effets immédiats des abus. Les réunions subséquentes ont eu une utilité
limitée, mais ont permis aux parents d’exprimer leurs sentiments de culpabilité
et d’angoisse relativement aux abus et à l’avenir.
Deux semaines après la divulgation des abus, deux conseillers
travaillant dans une ville avoisinante ont été engagés afin d’évaluer la
situation, de régler la crise immédiate à l’école et de rencontrer les familles
et les enfants touchés. Au départ, le groupe de parents a pris les dispositions
nécessaires pour payer les conseillers, qui ont été engagés par la suite par le
ministère des services sociaux et du logement pour une période de quatre mois.
Certaines personnes ont consulté un conseiller à l’extérieur de la collectivité
et ont déclaré qu’elles étaient satisfaites dans l’ensemble des résultats
obtenus.
Le ministère de la santé a formé une équipe de spécialistes de la santé
mentale, qui a commencé à fournir des services deux mois après la divulgation
des abus. Cette équipe est demeurée dans la collectivité pendant trois mois. Au
cours de cette période, elle a rencontré des enfants et des familles sur une
base individuelle, a formé des groupes de soutien et a mené des ateliers sur
les abus sexuels pour les professionnels de la collectivité. Un petit nombre
seulement de parents croyaient que les services offerts par cette équipe leur
seraient utiles et y ont eu recours pour leurs enfants. En outre, un poste
permanent de spécialiste de la santé mentale, dont on avait déterminé la
nécessité auparavant, a été créé à ce moment et cette personne est entrée en
fonction trois mois après la divulgation des abus. Ce spécialiste était
responsable d’un vaste territoire.
Le ministère de l’éducation a financé un poste de conseiller au palier
élémentaire pour une période d’un an après la divulgation des abus. La durée de
ce poste a été prolongée d’un an et on a pris diverses mesures afin de le
rendre permanent. Le ministère a également financé des ateliers d’information
et la création d’un poste de coordonnateur d’un programme de sensibilisation
communautaire. La collectivité a également mis davantage l’accent sur la
prévention en mettant en œuvre divers programmes à l’école tels que
« CARE » et « Mon corps, c’est mon corps », qui ont pour
but de sensibiliser les enfants aux comportements inappropriés d’autrui afin de
prévenir la violence sur toutes ses formes.
Évaluation
Les résultats de l’évaluation des services communautaires et
gouvernementaux effectuée par les parents et des professionnels ont été
partagés. Lorsque l’équipe de spécialistes de la santé mentale est entrée en
fonction, plusieurs problèmes et conflits avaient déjà vu le jour et un grand
nombre de parents et d’enfants n’étaient pas très réceptifs aux traitements.
Les répondants ont déclaré qu’ils n’avaient pas utilisé pleinement les services
offerts parce que les membres de l’équipe ne s’étaient pas établis dans la
collectivité et s’y rendaient seulement deux fois par semaine. Ces personnes
étaient considérées comme des étrangers et une grande partie de la collectivité
ne leur faisait pas confiance. Comme le bureau régional du ministère de la
santé avait refusé au départ de venir en aide à la collectivité, les citoyens
ont éprouvé une grande amertume et ont refusé d’avoir recours à l’équipe
lorsqu’elle a offert ses services.
D’autres problèmes liés à l’utilisation des services étaient directement
attribuables à l’ampleur de la crise initiale. Des professionnels associés au
bureau local des services sociaux ont déclaré que la situation était chaotique
à la suite de la divulgation des abus. On a accordé la priorité au grand nombre
d’entrevues à effectuer auprès des enfants de sorte que les tâches habituelles
et les autres programmes du bureau ont été mis de côté pendant un mois. Le
bureau des services sociaux est devenu la principale source d’information et de
directives dans cette affaire pour les professionnels et les membres de la
collectivité, ce qui a alourdi sa charge de travail. Les parents et les professionnels
ont déclaré que les services offerts ont atteint leurs limites. Pour compliquer
la situation, certains des professionnels qui fournissaient des services
étaient également parents de victimes. La confusion et le manque de directives
ont nui à l’intervention initiale.
Le financement a posé un problème important. On avait promis aux
premiers conseillers et consultants qui ont fourni des services dans la
collectivité qu’ils seraient rémunérés. On a fini par constituer un fonds
d’urgence à partir de dons et d’une subvention versée par un organisme
communautaire. Cette incertitude a mis en colère un grand nombre de parents,
qui estimaient que les ministères devaient accorder une aide sur-le-champ.
Plusieurs projets ont été abandonnés en raison d’un manque de fonds, notamment
la création d’organismes bénévoles locaux qui auraient pu venir en aide aux
victimes.
Des parents se sont dits insatisfaits des services fournis par les
professionnels qui sont venus en aide à la collectivité. Une mère a cité un exemple
extrême, dans lequel elle a fourni un soutien affectif à un conseiller qui
était bouleversé par l’ampleur du problème. Cette femme n’a pas apprécié de se
trouver dans cette situation puisqu’elle s’attendait à recevoir un soutien de
la part du conseiller et non l’inverse. D’autres parents n’avaient pas
confiance en la démarche des professionnels qui, selon eux, avaient des
attentes irréalistes et prévoyaient régler rapidement les problèmes. Un grand
nombre de parents s’attendaient à ce que les fournisseurs de services aillent à
leur rencontre et non à ce qu’ils doivent eux-mêmes faire les démarches
nécessaires pour obtenir des services. Cette attente découlait du fait que les
parents ne voulaient pas être « stigmatisés » si on les voyait aller
consulter des professionnels de la santé mentale ou des conseillers. Les
parents étaient d’avis que les professionnels auraient dû être mieux préparés à
ce genre de situation et aller davantage à leur devant.
Les professionnels ont déclaré que, au début, les parents étaient
ouverts à l’idée de recevoir de l’aide. Les parents ont assisté à la première
réunion communautaire dans l’espoir d’être sauvés et ont été déçus de ne pas
recevoir de réponses claires. Cette déception n’a fait que s’accentuer
lorsqu’ils ont constaté qu’une aide supplémentaire tardait à venir.
Les professionnels ne s’entendaient pas sur ce dont les parents et les
victimes avaient besoin à la suite des abus. Certains professionnels ont
déclaré qu’un grand nombre de parents étaient toujours aux prises avec les
séquelles affectives des abus jusqu’à deux ans après leur divulgation. D’autres
étaient d’avis que les problèmes avec lesquels les familles étaient aux prises
étaient davantage attribuables à divers facteurs, notamment une économie locale
déprimée, un taux de chômage élevé, l’alcoolisme et la toxicomanie. Certains
professionnels ont déclaré que les abus sexuels avaient créé une multitude de
problèmes chroniques pour les enfants de la collectivité. Par contre, d’autres
professionnels qui interviennent directement auprès d’enfants, tels que des
conseillers scolaires, des enseignants et des professionnels de la santé
mentale, étaient d’avis que les problèmes observés étaient similaires à ceux
relevés dans de petites collectivités semblables n’ayant pas été le théâtre
d’abus.