Des collectivités trahies

Abus sexuels sur plusieurs enfants
dans des collectivités rurales

 

Andrea M. Kowaz

Carolyn A. Wright

British Columbia Institute Against Family Violence

 

 

 

Préparé pour le :

BC INSTITUTE AGAINST FAMILY VIOLENCE
409, rue Granville, bureau 551, Vancouver (C.-B.), Canada  V6C 1T2
Téléphone : (604) 669-7055 Télécopieur : (604) 669-7054
Courriel : BCIFV@cyberstore.ca
Constitué en personne morale en vertu de la Society Act
ISBN : 1-895553-30-X
© 1996 B.C. Institute Against Family Violence

 

 

Des collectivités trahies

Abus sexuels sur plusieurs enfants
dans des collectivités rurales

Andrea M. Kowaz

Carolyn A. Wright

 

British Columbia Institute Against Family Violence

 

Remerciements

Plusieurs personnes ont apporté une contribution indispensable au présent ouvrage. Le Dr Derek Eaves, le Dr Ron Roesch et le Dr Steven Golding ont joué un rôle important dans la planification initiale et la mise en œuvre du projet et ont facilité l’accès à la collectivité échantillon. Le projet initial de recherche a pu être réalisé grâce à la générosité de la commission des services psychiatriques légaux et du ministère des services sociaux. Mme Dolores Escudero a joué un rôle de premier plan dans la collecte des données et la conceptualisation, notamment en ce qui concerne l’incidence des abus sur la famille. Mme Jill Hightower a apporté une contribution fort importante, d’abord pendant la collecte des données nécessaires au projet de recherche, puis à titre de directrice générale du B.C. Institute Against Family Violence, qui a appuyé et facilité la rédaction du présent ouvrage. Mme Faye Grant, de la commission des services psychiatriques légaux, n’a pas hésité à mettre son temps, ses ressources et ses connaissances à notre disposition. Le Dr George Tien a fourni son temps et ses connaissances de la statistique. Nous tenons également à remercier les écoles, les enseignants, les parents et les enfants de la collectivité étudiée d’avoir bien voulu participer et collaborer au projet. On peut obtenir le rapport initial auprès du B.C. Institute Against Family Violence.


Table des matières

Introduction

Ouvrages publiés

Collectivité échantillon

Collecte des données

Profils

Nature des abus

Divulgation

Intervention et évaluation des services

Conclusions et recommandations

Notes

Références

 

Renseignements sur les auteures

Andrea M. Kowaz, Ph.D., est psychologue clinicienne à Vancouver, en Colombie-Britannique. En plus d’exploiter un cabinet privé, elle fournit des services de consultation et de recherche au B.C. Institute Against Family Violence et est professeure adjointe de psychologie clinique à l’université Simon Fraser. Elle a publié divers ouvrages portant surtout sur le développement psychosocial de l’enfant.

Carolyn A. Wright est rédactrice à contrat au B.C. Institute Against Family Violence. Elle est titulaire d’une maîtrise en science politique décernée par l’Université York.

 


Introduction

Pour un grand nombre de citadins, les petites localités sont un lieu idyllique où on est à l’abri de la frénésie et des pressions de la grande ville. Il n’y a pas d’heure de pointe dans une petite localité, on connaît ses voisins et on leur fait confiance, il n’est pas nécessaire de fermer sa porte à clé, on s’entraide et les enfants peuvent aller où bon leur semble comme c’était le cas pour la plupart d’entre nous lorsque nous étions jeunes.

Quand on y regarde de plus près, on constate parfois que l’aspect idyllique des petites localités n’est que superficiel et qu’il cache des tragédies qui passent longtemps inaperçues. Le projet de recherche décrit dans le présent ouvrage dévoile des catastrophes qui sont survenues dans un grand nombre de petites localités de la Colombie-Britannique. Il arrive trop souvent qu’on rapporte des abus sexuels sur plusieurs enfants (ASPE) dans les régions rurales et urbaines de la C.‑B. Ce projet de recherche a vu le jour parce qu’on s’est rendu compte qu’il existait peu d’ouvrages concernant les abus sexuels sur plusieurs enfants, plus particulièrement ceux qui surviennent dans les régions rurales.

La question de la violence sexuelle à l’endroit des enfants suscite beaucoup d’intérêt dans les médias depuis qu’on a révélé il y a plus de dix ans que ce genre d’abus avait été commis à l’orphelinat Mount Cashel à St. John's, Terre-Neuve. Malheureusement, peu d’études ont porté sur l’incidence de ce type de violence non seulement sur les victimes et leur famille, mais également sur l’ensemble de la collectivité. Dans bien des cas, l’agresseur est une personne aimée et respectée de la collectivité et en qui on avait confiance. La divulgation de cas d’abus sexuel bouleverse la dynamique de la collectivité et les liens qui y ont été noués, et crée un climat de confusion et de trahison. Le présent ouvrage vise à combler cette lacune. On espère qu’il viendra en aide aux fournisseurs de services qui font face à une telle catastrophe. Sur une note plus positive, nous nous sommes efforcées de définir des directives et des procédures visant à éviter que de tels abus ne se produisent dans les petites collectivités.

Vous trouverez ci-après une discussion des divers effets d’abus sexuels sur plusieurs enfants dans une collectivité rurale. Elle s’inspire des expériences vécues par les auteures et d’autres chercheurs dans une petite collectivité de la Colombie-Britannique qui a fait face à une telle crise. Bien que les données de cette recherche proviennent d’une collectivité spécifique, ayant connu des événements tragiques spécifiques, de nombreuses recherches ont démontré que des événements semblables pourraient se produire ou se sont produits dans d’autres petites localités du Canada. À partir des ouvrages portant sur les cas d’ASPE et des renseignements recueillis lors d’une série d’entrevues en profondeur menées dans la collectivité, nous avons dressé le portrait-robot des victimes, des agresseurs et des collectivités aux prises avec des cas d’ASPE.

Notre projet est unique dans la mesure où il reconnaît la futilité d’établir des distinctions nettes entre les effets des abus sur les victimes directes et les effets sur les victimes indirectes. Il reconnaît également les ramifications profondes pour l’ensemble de la collectivité, qui doit composer avec des sentiments de trahison, la stigmatisation, un climat de suspicion accrue et le risque d’effondrement de la structure sociale. Nous sommes fort reconnaissantes à la collectivité échantillon d’avoir partagé son histoire avec nous pendant que toutes les parties touchées poursuivent leur rétablissement.

 


Ouvrages publiés

Au cours des dix dernières années, un grand nombre de recherches ont été effectuées sur la prévalence et l’incidence des abus sexuels sur des enfants. Selon des études récentes1, 27 % des femmes et 16 % des hommes ont déclaré avoir été victimes d’abus sexuel pendant leur enfance. Comme la plupart des abus sont commis par un membre de la famille, un grand nombre de recherches ont porté sur la violence dans le contexte familial. Très peu d’ouvrages ont été publiés sur l’incidence des abus sexuels commis par une personne qui n’est pas membre de la famille, plus particulièrement lorsque ces abus font plusieurs victimes. On croit que les abus commis par une personne qui ne fait pas partie de la famille et en qui la victime avait confiance ont un effet comparable à ceux commis par un membre de la famille2. Comme nous l’avons observé dans la collectivité échantillon, les ouvrages publiés démontrent que les abus sexuels multiples commis dans les petites collectivités ont une incidence non seulement sur les victimes directes, mais également sur les enfants qui ne sont pas touchés directement et sur l’ensemble de la collectivité3.

Comme davantage de filles que de garçons sont victimes d’abus sexuel, un grand nombre d’études ont porté exclusivement sur les filles, de sorte que les garçons sont sous-représentés dans les recherches empiriques. Les résultats d’études sur l’incidence d’abus sexuels sur un des deux sexes sont semblables à ceux d’études faisant abstraction du sexe des victimes4. Ceci dit, on a noté une exception, soit les tendances plus fréquentes d’autodestruction et de suicide chez les garçons qui ont été agressés5.

Les ouvrages portant sur l’incidence des abus sexuels sur des enfants font état d’une série de symptômes associés à cette expérience :

Le profil des victimes révèle que ces symptômes sont caractéristiques mais pas nécessairement présents chez tous les enfants victimes d’abus sexuels.

Les études sur les effets des abus sexuels à l’égard d’enfants semblent indiquer qu’un grand nombre des effets à court terme décelés sont aussi manifestes chez des échantillons cliniques d’enfants non victimes d’abus11. Il est donc difficile de relever des symptômes particuliers et de les attribuer aux abus sexuels proprement dits. La sexualisation du comportement pourrait être une exception en ce qu’elle semble être davantage un symptôme spécifique de l’abus sexuel d’enfants12. On a constaté que les enfants victimes d’abus sexuels sont passifs lorsqu’ils jouent librement, mais à un degré moindre que les enfants victimes de violence physique13. Chez les enfants d’âge scolaire, on a relevé des troubles du comportement et des problèmes à l’école14, mais ces constatations sont quelque peu équivoques en raison du manque de groupes témoins cliniques. On a remarqué que les adolescents victimes d’abus sexuels avaient une faible estime de soi, des idées suicidaire et des troubles de comportements15, mais on a également relevé ces symptômes parmi des échantillons cliniques d’adolescents non victimes de violence.

Les ouvrages publiés indiquent que lorsque les enfants répondent à des questions personnelles, les résultats obtenus sont plus équivoques que lorsque les parents ou les enseignants répondent aux questions au nom des enfants16. En fait, les parents d’enfants victimes d’abus sexuels considèrent immanquablement leurs enfants comme étant plus pathologiques que ne se considèrent les enfants17. Par conséquent, on ne sait pas si les enfants d’âge scolaire victimes d’abus sexuels sont plus ou moins perturbés que les enfants qui n’ont pas été victimes d’abus. Des études ont démontré que, sur une échelle générale mesurant le degré de perturbation, les résultats des enfants victimes d’abus sexuels se situent entre ceux d’enfants n’ayant pas été victimes de tels abus et ceux d’autres groupes cliniques18. En outre, les familles désavantagées ou perturbées ont des problèmes n’ayant pas de lien spécifique avec les abus sexuels. On ne peut donc établir de relation directe entre l’abus sexuel et d’autres manifestations comportementales et émotionnelles.

Quelques études ont mis l’accent sur les effets sur les parents des abus sexuels à l’endroit d’enfants commis par une personne qui n’est pas membre de la famille. On a constaté que les parents de victimes d’ASPE éprouvent de la culpabilité, de la colère, de l’angoisse et du stress, et qu’ils se sentent impuissants, stigmatisés et trahis19. En outre, Glancy et Regehr (1991) ont étudié de façon descriptive les effets d’abus multiples sur une collectivité isolée comptant très peu d’habitants. Ils ont constaté que l’ensemble de la collectivité éprouvait des sentiments de trahison, d’impuissance et de stigmatisation, ce que nous avons également observé lorsque nous avons recueilli des données auprès de notre collectivité échantillon.

Collectivité échantillon

Le présent ouvrage est le fruit d’une série d’enquêtes approfondies ayant pour but de mieux comprendre les divers effets des ASPE hors famille sur une petite collectivité rurale. Nous avons étudié les effets de ces abus sur les enfants qui en sont victimes, leurs familles, les familles d’autres enfants et la collectivité dans son ensemble. Des parents et des professionnels ont évalué les services offerts dans la collectivité au moment où les abus ont été divulgués, et formulé des recommandations afin d’améliorer non seulement l’intervention en situation de crise, mais également les services courants. Divers groupes et segments d’une collectivité rurale donnée ont participé à notre étude. Nous avons intégré nos résultats à ceux d’autres études et ouvrages pertinents afin d’obtenir une collectivité « échantillon » issue d’un endroit précis, mais représentative de toutes les collectivités.

La collectivité a été révoltée d’apprendre qu’on avait laissé des abus sexuels se produire. Ces abus ont été couverts par les médias à maintes reprises et les résidents ont senti la stigmatisation qui en a découlé. Nous avons consulté les membres de la collectivité tout au long de l’étude afin de tenir compte de leurs préoccupations et mis l’accent sur l’ensemble de la collectivité pour plusieurs raisons : l’ampleur des abus, la place importante qu’occupait l’agresseur dans la collectivité avant et après la divulgation des abus, la difficulté à différencier les victimes directes des victimes de formes plus subtiles d’abus, les effets observés et signalés des abus sur les membres de la collectivité ayant eu des contacts, à des degrés divers, avec l’agresseur. Nous avons également tenu compte des résultats de recherches précédentes sur les effets des abus sur la collectivité20.

On a considéré que tous les enfants de la collectivité avaient été affectés par les abus. Ce projet est unique en ce qu’il reconnaît la difficulté de distinguer clairement les victimes des non-victimes lorsque des ASPE sont commis dans une petite collectivité rurale. Outre le fait que tous les enfants sont affectés par le climat de secret et d’abus qui règne avant la divulgation, la collectivité entière se sent trahie, stigmatisée et confuse après que les abus ont été divulgués.

En raison de la taille et de l’emplacement des petites collectivités rurales, on n’y trouve pas cet anonymat si courant dans les grands centres urbains qui aide les familles et les victimes à composer, à l’abri des regards, avec les effets des ASPE hors famille. En milieu rural, toute la collectivité ressent les effets des abus. Elle peut se sentir stigmatisée par l’attention négative que prêtent les médias à ce type d’événement. De si graves abus et trahisons ont des effets à long terme qui prennent souvent la forme de méfiance, de colère, d’angoisse et d’abus sexuels persistants. Les parents se sentent trahis et ont l’impression d’être incapables de protéger leurs enfants contre des crimes si odieux. Il peut être utile d’envisager le processus de rétablissement d’une petite collectivité en prenant à titre d’exemple le trouble de stress post-traumatique, qui désigne une réaction à un traumatisme pouvant avoir des effets à long terme auxquels il est difficile de s’adapter. Dans un grand nombre de cas, il peut s’écouler beaucoup de temps avant que les victimes d’ASPE et leurs parents soient capables de faire confiance à quelqu’un.

« Ce n’est pas de si tôt que nous ferons confiance à quelqu’un de cette façon. »
Parent d’une victime

Collecte des données

Nous nous attendions à ce que les victimes directes et indirectes manifestent un plus grand nombre de problèmes que les enfants d’autres collectivités sur le plan de l’estime de soi, de la personnalité et du comportement. Comme la plupart des victimes directes étaient des garçons, nous pensions qu’ils éprouveraient davantage de problèmes que les filles. Même si nous prévoyions que les résultats des tests des victimes directes seraient plus marqués que ceux des victimes indirectes, nous considérions que tous les enfants de la collectivité avaient subi les effets des abus étant donné que ceux-ci ont eu lieu sur une très grande échelle et dans divers milieux, notamment à l’école et lors d’activités parascolaires. À l’école, le climat était anormalement sexualisé, ce qui a créé des conflits entre les enfants concernant les différentes façons dont ils ont été traités par l’agresseur.

Phase I

Dans le cadre de la phase I de l’étude, nous avons demandé à 150 élèves de l’élémentaire et du secondaire de la collectivité échantillon de remplir un questionnaire ayant pour but d’évaluer l’estime de soi, le concept de soi, les craintes, le sentiment d’impuissance (locus de contrôle), les problèmes de comportement apparents et les symptômes somatiques. Les participants ont été classés de façon confidentielle selon le niveau de victimisation indiqué dans les dossiers. En raison du temps écoulé entre la divulgation des abus et le début de notre projet, plus de 50 % des enfants qui avaient déclaré avoir été victimes d’abus sexuels avaient quitté la collectivité échantillon et n’ont donc pu participer à l’étude. Presque toutes les autres victimes ont participé à la collecte des données. En raison de l’interaction des enfants des deux écoles élémentaires de la collectivité échantillon lors d’activités parascolaires et du transfert d’élèves d’une école à l’autre à la suite de la divulgation des abus, nous avons été incapables de faire des distinctions nettes entre les écoles « affectées » et « non affectées ».

Phase II

Dans le cadre de la phase II du projet, 30 familles représentant au total 36 enfants ont répondu à une série de questions sur le fonctionnement social et psychologique. Les entrevues comprenaient trois étapes. Pendant la première étape, Nous nous sommes penchés sur les variables qui sont considérées dans les ouvrages publiés comme des modérateurs ou des médiateurs probables des effets des abus, notamment le niveau socio-économique et scolaire, les antécédents familiaux, les caractéristiques actuelles de la famille et le lien entre les parents et l’agresseur avant la divulgation des abus. Pendant la deuxième étape, nous avons examiné les effets à court et à long terme des abus sur les parents, le type et l’intensité des abus dont les enfants ont été victimes, ainsi que les effets à court et à long terme des abus sur les enfants. Enfin, pendant la troisième étape, nous avons demandé aux parents d’évaluer les services offerts dans la collectivité lorsque les abus ont été divulgués et tout de suite après.

Pour évaluer les résultats, nous avons réparti les familles en trois groupes selon le niveau de victimisation de leurs enfants. Le groupe 1 était constitué des familles dont au moins un des enfants avait été une victime directe d’abus sexuel, qu’il s’agisse d’abus fréquents ou d’incidents isolés. Le groupe 2 était constitué des familles ayant au moins un enfant que l’on soupçonnait sérieusement d’avoir été victime d’abus en raison de sa réaction lorsque les abus ont été divulgués, des liens étroits qu’il avait noués avec l’agresseur et du fait qu’il fréquentait d’autres enfants victimes d’abus. Le groupe 3 était constitué de familles dont on ne soupçonnait pas que les enfants avaient été victimes d’abus en raison de la distance les séparant des abus et des victimes directes.

Phase III

Dans le cadre de la phase III de l’étude, on a mené des entrevues afin d’évaluer les effets des abus sur le fonctionnement et la dynamique de la collectivité. Cette phase de la collecte de données avait pour but de faciliter l’élaboration de recommandations et de directives qui pourraient être utiles à d’autres collectivités faisant face à une crise de ce genre.

 

Profils

Avant de prendre connaissance des résultats de l’étude, il faut comprendre la dynamique des abus sexuels sur plusieurs enfants. Où ces abus ont-ils lieu? Qui commet ce genre d’infraction? Qui en sont les victimes? Pour répondre à ces questions, nous dresserons trois profils. Nous commencerons par le profil de la collectivité. Quels sont les facteurs socio-économiques propres aux collectivités rurales? De quoi doit-on tenir compte au moment d’embaucher des professionnels? Quelles sont les limites des ressources disponibles? Nous dresserons ensuite le profil des victimes d’ASPE. Y a-t-il un groupe cible? Quel est le rôle des antécédents familiaux? Comment les enfants réagissent-ils aux abus? Le troisième profil brosse un portrait de l’agresseur. Qui est-il? Que fait cette personne dans la collectivité? Comment choisit-elle ses victimes? Comment se fait-il que les abus soient tolérés pendant si longtemps?

Ces profils sont des portraits types dressés à partir de données recueillies sur l’ensemble des participants à l’étude et d’autres renseignements généraux concernant les ASPE. Nous avons procédé ainsi pour deux raisons : protéger la vie privée de la collectivité échantillon; mieux comprendre la dynamique des ASPE et fournir un outil utile à d’autres collectivités faisant face à une situation semblable.

Profil de la collectivité

La collectivité échantillon ressemble à beaucoup de petites localités rurales de la Colombie-Britannique. Elle compte environ 2 000 habitants et sa population varie selon les cycles économiques. Au départ, la collectivité était une ville-champignon où les résidents pouvaient s’attendre à la richesse et au bonheur. Aujourd’hui, elle se trouve dans un milieu désolé ou les ressources naturelles, jadis abondantes, sont maintenant presque épuisées. C’est aussi le cas d’un grand nombre d’autres petites collectivités de la province qui croyaient elles aussi que les ressources naturelles abondantes de la Colombie-Britannique étaient inépuisables.

Le taux de chômage de la collectivité est élevé. Il varie entre 10 et 15 %. L’exploitation minière fournit 33 % des emplois, suivie du secteur des services (26 %). Entre 1981 et 1988, la population de la collectivité a diminué de 20 % en raison des pertes d’emplois et, en partie, de la divulgation des abus sexuels. Comme la collectivité est éloignée et petite, elle est desservie par un bureau des services sociaux, qui s’occupe de 13 petites localités de la région. Le personnel de ce bureau est débordé et tente de fournir à tout le moins des services de base, en mettant l’accent sur la toxicomanie et la dysfonction familiale. On n’offre pas de services de counseling de longue durée.

Comme on peut s’y attendre, lorsque les abus ont été divulgués, le bureau n’était pas en mesure d’offrir les services nécessaires tout en continuant de s’occuper de sa clientèle ordinaire. Le manque de services dans les petites collectivités isolées accroît les risques de problèmes tels que les ASPE. Ces collectivités n’ont pas les moyens de fournir des programmes de sensibilisation préventive ni de surveiller adéquatement les problèmes lorsqu’ils surviennent. Une des conséquences malheureuses de ces lacunes est que les victimes directes sont généralement des enfants issus de familles dysfonctionnelles qui n’ont jamais reçu l’aide professionnelle dont ils avaient besoin.

Des études sur les ASPE ont révélé une plus forte probabilité de divulgation et d’investigation des abus sexuels dans les petites collectivités comparativement aux grands centres urbains. Ce qui rend cette constatation ironique, c’est que les petites collectivités ont des ressources limitées à leur disposition pour faire face aux conséquences de cette divulgation. Pour cela, il faut disposer d’une vaste gamme de services et de programmes de sensibilisation. Il est même probable que si on offrait davantage de programmes de sensibilisation préventive, les enfants seraient sans doute mieux en mesure de distinguer les comportements appropriés des comportements inappropriés chez les adultes, ce qui réduirait, espère-t-on, les cas d’abus sexuels sur plusieurs enfants. On pourrait également poser davantage de questions aux professionnels qui envisagent de s’établir dans de petites collectivités isolées.

Profil des victimes et de leur famille

Dans bien des cas, les pédophiles choisissent leurs victimes parce qu’elles sont vulnérables et ne risquent pas de divulguer les abus. Les contrevenants ont recours à la coercition, à la tromperie, à la corruption, aux menaces, à la punition et à l’intimidation pour subjuguer et manipuler les enfants. Quant à eux, les enfants tentent de composer avec les abus par différents moyens, y compris :

Dans la collectivité échantillon, des enfants ont tenté de s’entraider en se réunissant en petit groupe chaque fois que l’agresseur leur rendait visite. Certains enfants étaient jaloux de l’attention que prêtait l’agresseur à ses favoris, même s’ils savaient quelle était la nature de cette attention. Cela témoigne du pouvoir et du contrôle qu’exerce l’agresseur. Dans d’autres cas, les enfants sont conscients de cette attention et sont heureux de ne pas en être l’objet.

Dans le cadre d’une étude effectuée en 1991 sur la fréquence des ASPE en Colombie-Britannique21, on a dressé un profil général de la « victime privilégiée ». Cette étude compilait les données de 30 rapports portant sur des ASPE commis dans 21 collectivités. On y présentait la répartition des abus en fonction du sexe, de l’âge et des antécédents familiaux.


(graph)

 

Victimes d’ASPE selon le sexe

Garçons                       Garçons et filles

Filles

 

Garçons et filles

Filles

Garçons

 

Dans 50 % des cas, la majorité des victimes étaient des garçons. Dans 30 % des cas, la majorité des victimes étaient des filles et dans les 20 % restants, il y avait autant de filles que de garçons. Il faut préciser que ces résultats vont à l’encontre des statistiques sur les cas d’inceste et d’abus à l’intérieur de la famille, où la très grande majorité des victimes sont des filles22. En outre, les effets à long terme des abus sexuels ne sont pas les mêmes pour les garçons que pour les filles. Compte tenu de la socialisation actuelle des garçons et des filles, les garçons victimes d’abus sexuel risquent davantage de devenir des agresseurs perpétuels, alors que les filles risquent davantage de devenir des victimes perpétuelles. Les facteurs sociaux poussent les garçons à prendre les commandes et à « être de vrais hommes ». L’abus sexuel remet en question leur masculinité, ce qui sème la confusion chez les victimes masculines. Certains garçons croient qu’ils sont homosexuels parce qu’ils ont attiré l’attention d’un homme. Désireux de reprendre le contrôle et de retrouver leur masculinité, certains garçons adoptent des comportements sexuels aberrants et peuvent devenir des agresseurs. Il est encore plus important de reconnaître les effets possibles des abus et de traiter les victimes lorsqu’on tient compte du risque de perpétuer le cycle des abus.

 

(graph)

 

Victimes d’ASPE par groupe d’âge

Âge non spécifique

Plus de 12 ans                         Moins de 12 ans

 

Moins de 12 ans

Plus de 12 ans

Âge non spécifique

 

Dans 57 % des cas, les victimes avaient moins de 12 ans. Dans seulement 13 % des cas, elles avaient plus de 12 ans. Dans la collectivité échantillon étudiée, l’agresseur préférait les victimes âgées entre 9 et 15 ans, mais choisissait des enfants plus âgés s’il n’avait pas d’autres choix. Il préférait nettement les garçons, mais a également infligé des sévices sexuels à des filles lorsque l’occasion s’est présentée.

Des parents avaient noué des liens avec l’agresseur avant qu’il ne commette les abus. Certaines personnes le considéraient comme un bon ami et d’autres le fréquentaient à l’occasion seulement. Les familles des victimes directes des abus ont toutes fréquenté l’agresseur à maintes reprises avant et pendant la période où il a commis les abus. Un certain nombre de parents ont déclaré qu’ils se sentaient mal à l’aise en présence de l’agresseur avant que les abus ne soient divulgués en raison de différends qu’ils avaient eus avec lui. Par exemple, l’agresseur s’était opposé ouvertement à la mise en œuvre d’un programme de prévention des abus sexuels à l’école. En outre, plusieurs parents étaient mécontents de l’aspect sexuel de spectacles de danse chorégraphiés par l’agresseur, qui avait fait porter des vêtements insuffisants aux enfants et leur avait fait faire des mouvements très suggestifs lors des spectacles. Après coup, un grand nombre de parents ont déclaré avoir mal interprété des événements suspects observés pendant la période où l’agresseur commettait les abus, ce qui a eu des conséquences tragiques. Un des parents se souvient d’avoir vu l’agresseur transporter un élève dans ses bras et de l’avoir entendu dire à l’élève, qui se débattait et criait, « tu sais bien que tu vas aimer ça ». Le parent avait cru à ce moment que l’enfant faisait simplement à sa tête. Ces constatations laissent croire que les parents n’étaient pas en mesure de reconnaître les signes d’abus possibles et que, par conséquent, ils ont été incapables de donner suite à leurs soupçons.

La vie et les antécédents de la famille ont une incidence considérable sur les risques qu’un enfant soit victime d’abus. L’étude effectuée en 1991 en Colombie-Britannique a révélé qu’environ le tiers des victimes faisaient partie de familles intactes et stables sans antécédents connus d’abus sexuels. Les enfants étaient populaires sur le plan social et obtenaient de bons, voire d’excellents résultats à l’école. Les deux tiers restants étaient issus de familles soumises à un stress important avant le début des abus. Dans ces familles, il y avait eu des actes de violence familiale, notamment des mauvais traitements sexuels et physiques, ainsi que des incidents d’alcoolisme et de toxicomanie.

Si bon nombre de familles avaient reçu l’aide de fournisseurs de services sociaux pour régler certains problèmes, beaucoup de victimes directes n’auraient pas été si vulnérables à l’agresseur. Sas et Cunningham (1995) ont posé le principe suivant : les enfants issus de familles dysfonctionnelles risquent davantage d’être victimes d’abus en raison d’un manque de supervision, de difficultés à établir des limites, etc. En outre, ces auteurs ont remarqué qu’il y avait chevauchement des abus sexuels et de la violence physique à la maison, ce qui laisse croire que les enfants victimes de violence familiale sont davantage vulnérables aux mauvais traitements sexuels. Les familles dysfonctionnelles ont un grand nombre de problèmes, de sorte qu’il est impossible de tirer des conclusions générales sur les effets spécifiques de l’abus sexuel de leurs enfants. Les auteurs du rapport Gove (1995) ont conclu que les enfants issus de familles pauvres risquent davantage de souffrir de troubles psychiatriques, d’abandonner leurs études, de naître trop petit, de souffrir de troubles de santé chroniques et d’avoir besoin de services de protection. « La pauvreté est une question qui touche le bien-être des enfants. Lorsque les gouvernements laissent les enfants vivrent dans la pauvreté, ils font preuve de négligence systémique à leur égard23 ».

Les données recueillies auprès de la collectivité échantillon révèlent que les enfants touchés par les abus étaient issus de familles dysfonctionnelles. Par exemple, le père ou la mère ou les deux parents avaient été victimes de violence physique et sexuelle lorsqu’ils étaient enfants, le couple avait eu des problèmes conjugaux, la mère avait été battue par son mari ou le père avait commis des abus sexuels. Les cas de divorce étaient fréquents, surtout chez les parents des victimes directes. Dans plus de la moitié de ces cas, l’union s’est soldée par une longue et stressante cause devant les tribunaux. Le reste des cas de divorce ont été relativement sans histoire. La plupart des parents divorcés s’étaient déjà remariés lorsque les abus ont été commis. Certains parents ont vécu d’autres événements stressants n’ayant rien à voir avec les abus comme le décès d’un parent, la maladie d’un membre de la famille, la perte de leur maison par incendie ou un déménagement récent. Ces familles étaient vulnérables en raison de circonstances internes et externes, de sorte que l’agresseur a pu identifier ses victimes comme étant des cibles faciles24.

Les enfants issus de ces familles avaient eu d’importants problèmes d’adaptation causés notamment par des troubles de comportement et d’apprentissage, une déficience physique, un trouble de santé grave ou diverses autres situations particulières. L’agresseur a su repérer et exploiter les vulnérabilités de ces enfants. Il leur promettait soutien et reconnaissance et les récompensait pour les « services » qu’ils lui rendaient. Les enfants étaient sensibles à ces offres, car ils ne recevaient pas d’autres formes de soutien de camarades et membres de leur famille.

L’agresseur ne s’est pas contenté de s’attaquer à des enfants vulnérables. Il était aussi attiré par les enfants ayant, comme lui, de très bonnes aptitudes physiques. Il a eu accès à ces enfants en servant d’entraîneur lors d’activités sportives. Derrière son empressement à offrir aux jeunes des occasions de pratiquer des activités uniques et intenses, se cachait une réalité marquée d’abus. L’agresseur était opportuniste et exploitait les enfants chaque fois qu’il le pouvait en utilisant divers moyens de manipulation ayant pour but de répondre aux besoins des enfants, tels qu’il les percevait.

Un grand nombre d’études ont porté sur les facteurs susceptibles de rendre les enfants vulnérables aux abus25. Dans bien des cas, les facteurs cités ont trait à divers types de variables familiales telles que la dysfonction familiale, les antécédents d’abus dans la famille, etc. (se reporter à l’étude effectuée par le ministère de la santé de la C.-B. en 1991). Nos résultats sont conformes à ces constatations. Le groupe étudié comptait davantage de familles dysfonctionnelles, de cas de divorce, de parents ayant été victimes d’abus sexuels et d’enfants vulnérables en raison de facteurs personnels comme une déficience mentale ou des troubles de santé. Il est possible que ces facteurs aient miné l’estime de soi, créé un vide affectif et occasionné des difficultés d’adaptation chez l’enfant. Si on examine la situation sous un autre angle, il semble également que l’agresseur ait su bien choisir ses victimes.

Il choisissait ses victimes avec finesse. Il découvrait et exploitait ce qui les rendait vulnérables. Il s’attaquait aux enfants adoptés, aux enfants en famille d’accueil, aux enfants les plus jeunes… Il avait une habileté troublante, soit celle de dépister le maillon le plus faible. Il veillait toujours à ce que les enfants aient l’impression qu’il était de leur côté.
Vancouver Sun

Profil de l’agresseur

Il est difficile de convaincre des professionnels de quitter les grands centres pour s’établir dans des petites collectivités où ils seront moins bien payés. L’attrait des localités rurales pittoresques est minime et, dans bien des cas, ces endroits sont considérés comme trop intimes et trop isolés. Que peut faire une collectivité rurale ayant grandement besoin de professionnels pour attirer l’attention de personnes qualifiées et dévouées, qu’il s’agisse d’enseignants, de médecins, de travailleurs sociaux ou d’avocats? Les collectivités rurales n’ont pas nécessairement de programme de dépistage ou de longue liste de candidats qualifiés parmi lesquels faire un choix. Les personnes disposées à s’établir dans la collectivité et à y exercer leur profession ou à dispenser des services jusque là inexistants sont accueillies avec un soupir de soulagement et, dans bien des cas, à bras ouverts. On vérifie rapidement leurs références afin d’accélérer le processus et de faciliter l’établissement du nouveau professionnel. Malheureusement, certaines sources de références seraient très contentes de se débarrasser d’un enseignant ou d’un autre professionnel qui pose des problèmes, et répondent en conséquence aux questions posées par l’employeur potentiel. Certains renseignements indispensables ne sont pas divulgués ou sont jugés non essentiels, ce qui a des conséquences dévastatrices pour la nouvelle collectivité.

Souvent, les nouveaux professionnels inspirent rapidement confiance et respect dans la collectivité, car ils sont perçus comme des personnes dévouées attachant plus d’importance à leur métier qu’à la gloire et à la fortune dont elles pourraient jouir dans la « grande ville ». Si l’agresseur n’est pas un étranger, c’est habituellement une personne26 respectée qui bénéficie de la confiance de la collectivité parce qu’elle s’est toujours souciée du bien-être des enfants et leur a toujours accordé une attention toute spéciale. Toute personne qui joue ce rôle dans une collectivité où les ressources se font rares obtient rapidement l’appui des résidents et aura l’occasion d’établir des rapports avec les enfants dans le cadre d’activités communautaires et professionnelles27. Cette personne peut même profiter du fait qu’elle occupe un poste de confiance dans la collectivité et qu’elle a accès à des renseignements personnels et aux dossiers des enfants pour identifier ceux qui lui seront le plus facile de manipuler et de maltraiter.

[Il] semble véritablement avoir de l’affection pour les enfants. Il préférait toujours être en leur compagnie qu’être avec des adultes. Vancouver Sun

Un pédophile28 typique a l’étrange capacité de susciter la confiance et de nouer des liens très étroits en peu de temps. Certaines personnes sont fortement attirées par ce type de personnalité et ne peuvent s’empêcher de protéger l’agresseur au point où elles nient les allégations lorsqu’elles font surface. Dans le témoignage qu’il a livré lors d’un cas d’abus sexuel sur un enfant au milieu des années 80, le Dr John Bradford, psychiatre, a déclaré que, selon des recherches, un pédophile d’âge moyen compte en moyenne 75 victimes avant d’être démasqué. En outre, quand on examine de près les antécédents d’une personne arrêtée pour cause de pédophilie, on découvre presque toujours des cas n’ayant pas été signalés. L’agresseur nie les effets nuisibles des mauvais traitements commis et déforme les circonstances entourant les abus29. Une personne travaillant auprès des enfants a déclaré que le profil du pédophile type peut être le suivant : marié, deux enfants, s’insinue dans les bonnes grâces des parents, se soucie vraiment des enfants, rend toujours service, un pilier de la collectivité, va à l’église, joue un rôle actif dans les affaires de la collectivité. Ce profil décrit parfaitement l’agresseur dans la collectivité échantillon.

Dans le cadre d’une affaire qui a fait les manchettes, on a déployé des efforts afin qu’un agresseur soit considéré comme un délinquant dangereux et un psychopathe. L’ agresseur à été évalué à l’aide de seize caractéristiques d’identification d’un psychopathe, qui comprennent « l’absence de remords ou de honte », « le manque de capacités spécifiques d’introspection », « l’insincérité » et « le charme superficiel et l’intelligence ». Il a obtenu une note parfaite. On a soutenu qu’il souffrait d’un trouble de personnalité qui le rendait pratiquement incapable d’éprouver des sentiments normaux de culpabilité ou d’angoisse et de distinguer le bien du mal.

Ses premières expériences sexuelles ont été avec de jeunes enfants, lorsqu’il avait environ 12 ans. Ces expériences lui ont fourni les images des fantasmes sexuels qui l’ont hanté pendant l’adolescence et à l’âge adulte et qui l’ont maintenu, sur le plan sexuel, au niveau d’un garçon de 13 ans. Vancouver Sun

Dans les journaux, on a présenté l’agresseur comme le parfait exemple du « syndrome de Peter Pan », soit une personne qui a cessé son évolution sexuelle à un âge donné. Lors du procès, un psychiatre légiste spécialisé dans l’évaluation des délinquants sexuels et des pédophiles a décrit le phénomène. Les jeunes enfants ne peuvent distinguer le bien du mal. Ils vivent dans un état de « réalisme moral », c’est-à-dire qu’ils déterminent leurs comportements à partir des réactions des personnes qui les entourent. Vers l’âge de huit ans, les enfants commencent à se situer dans le temps, ce qui leur permet de ressentir de la culpabilité relativement à des gestes passés et de l’angoisse face à l’avenir. Ce nouvel état s’appelle « l’autonomie morale » et permet aux enfants de porter eux-mêmes des jugements moraux. Les psychopathes représentent les 3 à 4 % de la population qui n’acquièrent pas ce sens moral. Ils ont un très bon sens de la réalité et sont souvent très intelligents, mais n’ont aucune estime de soi, de sorte qu’ils recherchent constamment l’approbation d’autrui et sont incapables de reconnaître que leurs gestes peuvent être dommageables.

Quand il se présentait à ses élèves au début de l’année, il leur disait généralement « …si vous envisagez ou avez envie de me dire Non, dites Oui ». Vancouver Sun

On a soutenu que l’agresseur de la collectivité échantillon ne pouvait se rendre compte que ce qu’il faisait était mal. Tel que rapporté dans les médias, le psychiatre de l’agresseur a déclaré en cour que ce dernier estimait « qu’il n’avait rien fait de mal, qu’il faisait le bien (pour ses victimes) ». Bien qu’il ait nié que ce qu’il faisait était mal, l’agresseur craignait d’être pris en flagrant délit et avait même élaboré un plan de fuite pour faire face à cette éventualité. À plusieurs reprises, l’agresseur étudié a failli être surpris en train de commettre des abus sur un enfant. Malgré cela, il a continué de se livrer à des activités tout à fait inappropriées. Il s’entourait constamment de jeunes enfants même s’il reconnaissait qu’il commettrait sans doute d’autres abus. Comme c’est souvent le cas, ce pédophile faisait toujours en sorte d’être proche des enfants afin de se laisser la possibilité d’avoir avec eux des contacts sexuels.

Nature des abus

Deux modèles de comportement30 sont ressortis d’une étude sur les abus sexuels sur les enfants. Le premier modèle ne comprend aucun contact physique entre l’agresseur et sa victime, mais comprend les actes suivants :

Il semble que le dernier acte mène au deuxième modèle d’abus, qui comprend un contact physique entre l’agresseur et sa ou ses victimes.

On entend par contact physique abusif une pression physique ou une violation du corps de l’enfant. Ce modèle regroupe les actes allant des attouchements « accidentels » aux agressions sexuelles, en passant par les caresses. Voici une courte liste de ces actes :

Après que les abus ont été divulgués dans la collectivité échantillon, on a effectué une enquête et constaté que l’agresseur avait commis un grand nombre d’abus dans d’autres districts scolaires avant de s’établir dans cette collectivité. L’agresseur a vécu dans la collectivité pendant deux ans. Au cours de cette période, il a obtenu le respect et la confiance de son entourage. Sa bonne réputation a été détruite lorsqu’une fillette a annoncé qu’il avait commis un abus sexuel à son endroit. Pendant les deux premiers jours qui ont suivi cette divulgation, d’autres enfants ont été questionnés et un grand nombre d’entre eux ont avoué avoir été victimes d’abus. La GRC et les responsables des services sociaux ont interviewé plus de 60 personnes dans les jours suivants, ce qui a révélé l’ampleur des abus. Le conseil scolaire a immédiatement suspendu l’enseignant soupçonné et les parents ont réagi rapidement afin de protéger et de soigner les victimes.

Une variété importante d’abus ont fait surface pendant les entrevues. L’agresseur s’était livré à des activités faisant partie des deux modèles d’abus décrits précédemment. Il était opportuniste et profitait des situations qui s’offraient à lui, en plus de créer ses propres occasions de commettre des abus sans être découvert. Lorsque les abus ont été divulgués, on en a dressé la liste. En voici quelques-uns :

Il promettait aux enfants de l’argent, une place dans des équipes sportives, de bonnes notes ou d’autres privilèges en échange de faveurs sexuelles. Un climat de tension s’est installé chez les enfants en raison de l’attention prêtée par l’agresseur à certains d’entre eux. Certaines victimes ont discuté avec d’autres enfants des abus qu’elles avaient subis, ce qui a fait courir des rumeurs désagréables à l’école.

 

Divulgation

Dans un grand nombre de cas d’abus sexuels sur plusieurs enfants, certaines victimes essaient de parler de la situation à des amis ou membres de leur famille avant que les abus ne soient véritablement divulgués. Lorsqu’une victime se confie à un autre enfant, elle peut se sentir frustrée par cette divulgation, qui mène souvent à une impasse. En effet, trois choses peuvent se produire : a) la victime fait promettre à l’enfant à qui elle se confie de ne rien dire; b) l’enfant n’est pas en mesure de saisir la gravité de l’abus qui lui est divulgué; ou c) l’enfant ridiculise la victime, qui devient alors ostracisée. Il arrive parfois que l’enfant qui a subi les mauvais traitements soit victimisé par ses camarades, qui peuvent le considérer comme « bizarre », « gai » ou « sale »31. La victime peut décider de mettre fin à ses relations sociales et se replier su elle-même, ou retirer ses paroles et nier que l’abus a eu lieu. Cette expérience est particulièrement pénible pour les garçons adolescents, qui craignent généralement que leurs camarades se moquent d’eux, les ridiculisent ou les rejettent s’ils parlent de la situation. Certains garçons croient même qu’ils sont responsables de l’abus et qu’ils sont homosexuels puisqu’un homme a voulu avoir des rapports sexuels avec eux.

Les parents peuvent se rappeler que le comportement de leur enfant a changé, mais la plupart d’entre eux n’auraient pas pensé qu’il s’agissait d’un signe d’abus. Certains enfants essaient de parler des abus à leurs parents. Mais comme l’agresseur est bien vu dans la collectivité et que l’enfant est incapable de fournir des renseignements précis sur l’abus sexuel, un grand nombre de parents interprètent mal les signes d’abus. Il est facile pour des parents qui ont confiance en l’agresseur et ne se doutent de rien de mal comprendre pourquoi l’enfant ne veut pas être seul avec l’agresseur ou fait ouvertement preuve de désobéissance apparemment injustifiée.

Quand la vérité éclate au grand jour, parfois après beaucoup d’années de silence et de misère, les parents et les enfants peuvent vivre une expérience très traumatisante. Ils peuvent se sentir impuissants et intimidés par l’agresseur, qui est généralement considéré comme une personne respectée et digne de confiance. Les victimes et leur famille peuvent craindre ses représailles, surtout s’il y a un grand écart entre eux (sur le plan socio-économique). La victime peut craindre que sa famille et ses amis ne réagissent de façon négative. Un grand nombre de victimes croient qu’elles sont responsables des abus et adoptent une attitude courante du type « c’est la faute de la victime ». Dans la collectivité échantillon, certaines victimes ont eu du mal à comprendre lorsqu’on leur a dit que ce qu’elles avaient fait était mal, mais n’était pas leur faute. Elles suivaient les directives que leur donnait un symbole d’autorité en qui elles avaient confiance, ce qu’on leur avait appris à faire. Dans d’autres endroits, il est arrivé que des victimes justifient les activités auxquelles elles s’étaient livrées, allant même jusqu’à dire qu’elles n’estimaient pas ces activités répugnantes.

Lorsque l’abus est divulgué, l’enfant se sent beaucoup plus vulnérable. Un grand nombre de victimes sont ambivalentes après avoir divulgué l’abus, car elles croient que la personne à qui elles se sont confiées a réagi de façon négative. Parfois, elles se croient responsables du bouleversement qui s’ensuit et se sentent coupables d’avoir divulguer les abus32.

Parmi les conséquences malheureuses des longues périodes de déni et de tension dans la collectivité, citons la douleur et le stress prolongés (revictimisation) éprouvés par les victimes qui n’ont pas reçu le soutien de leur famille ou de la collectivité ou qui ont été critiquées ou rabaissées parce qu’elles ont révélé la situation. Certaines victimes sont rejetées par leurs camarades ou les membres de leur famille.

AU SUJET DES JEUNES ENFANTS ET DES ENFANTS AYANT UN HANDICAP

Il faut prêter une attention spéciale aux difficultés qu’ont – en raison de leurs aptitudes à la communication limitées – les très jeunes enfants ou les enfants ayant un handicap physique ou mental grave lorsqu’il s’agit de divulguer des abus. Dans une telle situation, les fournisseurs de services doivent relever un défi important, soit d’assurer la sécurité des enfants en les mettant en contact avec des professionnels qui interagiront avec eux de façon à les aider à s’exprimer. Les très jeunes enfants n’ont pas de limites clairement définies par rapport à autrui. Certains ont un vocabulaire limité, ne comprennent pas les concepts d’abus et sont incapables d’exprimer la peur et d’autres sentiments, ou de décrire les parties de leur corps. L’examen des défis qu’il faut relever lorsque ces enfants sont victimes d’abus dépasse le cadre du présent ouvrage. Toutefois, nous tenons à souligner l’importance d’étudier cette question plus à fond.

Réaction de la collectivité

Une grande partie de la collectivité refuse d’admettre la vérité lorsqu’elle apprend qu’une personne estimée a commis des abus sexuels sur plusieurs enfants. Les résidents ont déclaré qu’ils avaient eu du mal à accepter la validité des divulgations. Lors d’une étude effectuée en 1991, le ministère de la santé de la Colombie-Britannique a constaté que, dans jusqu’à 80 % des cas, les résidents avaient été réticents à accepter la validité des abus divulgués et avaient tenté d’en minimiser la gravité. Lorsque les abus ont été reconnus, il n’est pas rare qu’on signale un nombre excessif d’activités suspectes. En règle générale, les soupçons s’avèrent sans fondement et s’expliquent par une hypervigilance. Les conclusions générales concernant les effets des ASPE sur l’ensemble de la collectivité sont conformes à celles qui ont été tirées pour la collectivité échantillon. Toute la collectivité subit les effets des abus et peut présenter les symptômes du syndrome de stress post-traumatique (SSPT).

Selon le DSM-III-R (Manuel diagnostique et statistique, 3e révision), le SSPT se manifeste lorsqu’une personne, et dans le cas présent toute une collectivité, a vécu un événement qui dépasse le cadre des expériences habituelles. La victime revit constamment l’événement, et ce de diverses façons, notamment sous forme de souvenirs récurrents et perturbateurs et de détresse psychologique intense lorsqu’elle est exposée à des événements qui ressemblent à un aspect du traumatisme. La victime évite tout stimulus associé au traumatisme et ses réactions générales s’atrophient. Elle manifeste au moins un des symptômes suivants : efforts déployés en vue d’éviter les pensées ou les sentiments associés au traumatisme; efforts déployés en vue d’éviter les activités ou les situations qui lui rappellent le traumatisme; incapacité de se remémorer un aspect important du traumatisme; diminution marquée de l’intérêt porté aux activités importantes; détachement ou éloignement face à autrui; ampleur réduite de l’affect; impression d’avoir moins de temps devant elle. Enfin, il n’est pas rare qu’il y ait hypervigilance après un événement stressant.

En raison du temps qui peut s’écouler avant qu’une petite collectivité ne se remette du traumatisme causé par des abus sexuels, les auteures croient que non seulement les victimes mais aussi toute la collectivité subissent un stress considérable. Le lourd climat de méfiance et d’angoisse qui règne dans la collectivité laisse croire que le processus de rétablissement est plus long que ce à quoi on pourrait s’attendre pour des victimes indirectes.

Dans la collectivité échantillon, les parents des victimes ont été touchés à la fois en tant que membres de la collectivité et que parents d’enfants victimes d’abus. Ils nous ont dit qu’ils se sentaient impuissants, trahis et stigmatisés. De façon générale, nous voulions recueillir des données qualitatives sur les effets des abus sur la collectivité. Nous avons constaté que tous les parents, quel que soit le niveau de victimisation de leurs enfants, se sentaient très stressés, ce qui appuie l’hypothèse selon laquelle les abus ont eu une incidence sur l’ensemble de la collectivité.

À la demande des membres de la collectivité, nous n’avons pas posé de questions aux enfants portant directement sur les abus sexuels. Les parents et les membres de la collectivité nous ont fait part de façon poignante du fait qu’ils se sentaient exposés et stigmatisés et nous ont dit qu’ils ne voulaient pas que les enfants se sentent stigmatisés à nouveau en participant à notre projet. Pendant le projet, plusieurs nouveaux cas d’abus ont été divulgués dans la collectivité et les environs. Nous savons qu’il serait difficile de prétendre que les effets observés sont attribuables uniquement aux abus commis par la personne responsable de l’incident initial à l’étude. De plus, cette situation a nui au climat de confiance qui ne s’établissait que lentement dans la collectivité à mesure que cette dernière commençait à comprendre quels effets les abus sexuels pouvaient avoir sur tous les résidents d’une petite localité rurale.

Effets à court et à long terme sur les enfants

Pour mieux comprendre les effets des abus sexuels sur les enfants qui en sont victimes, nous avons demandé à des enfants de la collectivité échantillon et d’une collectivité de référence de répondre à une série de questionnaires. Les résultats obtenus mettent en lumière les effets des abus sur les victimes connues et sur les autres enfants de la collectivité. Toutefois, ils ne permettent pas de tirer des conclusions absolues concernant les effets des abus perpétrés spécifiquement par l’agresseur sur les enfants de la collectivité à l’étude. Les antécédents familiaux et les cas subséquents d’abus divulgués dans la collectivité ont limité notre capacité de tirer des conclusions définitives concernant les dommages causés par un seul agresseur. Il importe de reconnaître les limites statistiques et méthodologiques de l’étude. Ceci dit, nous estimons qu’il est aussi important de faire part de nos observations. Nous avons donc décidé d’examiner le fonctionnement social et psychologique général des victimes à la suite d’un cas connu d’abus sexuel.

Les questionnaires ont été administrés trois ans après la divulgation des abus. Ils nous ont permis de mesurer de façon générale le fonctionnement social et psychologique des victimes directes et de tous les enfants de la collectivité. Nous avons examiné divers facteurs tels que le locus de contrôle, l’initiative, les craintes, l’es perturbations et les changements affectifs et comportementaux selon l’âge et le sexe des répondants. Nous avons constaté que les abus avaient affecté tous les enfants de la collectivité, mais de façon différente selon leur niveau de victimisation. Les garçons éprouvaient davantage de problèmes que les filles, sans doute parce qu’ils constituaient la majeure partie des victimes. Nous avons également constaté que, trois ans après les abus, les effets résiduels étaient plus prononcés chez les enfants plus âgés, ce qui laisse croire que l’âge peut être un facteur important du processus de rétablissement chez les enfants victimes d’abus sexuels.

Il semble que l’âge soit un facteur déterminant des effets des abus sur l’initiative, plus particulièrement sur le rendement à l’école, bien que tous les enfants de la collectivité échantillon aient obtenu des résultats inférieurs sur le plan de l’initiative comparativement à ceux de l’échantillon de référence. Lorsque nous avons examiné les résultats scolaires des enfants lors des deux années précédant la divulgation des abus et des trois années suivantes, nous avons constaté que les enfants plus jeunes ont obtenu de meilleurs résultats après la divulgation alors que les enfants plus âgés ont obtenu de moins bons résultats. Ces constatations sont particulièrement frappantes pour les garçons qui ont été directement victimes d’abus et semblent confirmer le fait que les abus ont eu une incidence immédiate plus marquée chez les enfants plus âgés.

Il est clair que les victimes ont été affectées par l’abus de confiance commis par un symbole d’autorité. Un grand nombre d’enfants éprouvaient une méfiance générale à l’égard des adultes et quelques enfants ont eu des problèmes avec des enseignants qui, en raison de leurs comportements ou de leur apparence, leur rappelaient l’agresseur. Les enfants choisissaient très attentivement les personnes avec lesquelles ils décidaient de nouer des liens, mettaient beaucoup de temps à faire confiance à quelqu’un et faisaient preuve d’une très grande prudence lorsqu’ils rencontraient quelqu’un pour la première fois. Ils avaient tendance à laisser les personnes aller à leur devant, de sorte qu’ils pouvaient eux-mêmes les accepter ou les rejeter. On suppose que cette démarche permet aux enfants de se sentir moins vulnérables et d’avoir l’impression qu’ils exercent un plus grand contrôle sur la situation. Les garçons plus jeunes ont démontré un niveau élevé de contrôle interne, alors que, en général, les garçons plus âgés se fiaient davantage au contrôle externe.

Les enfants de la collectivité échantillon ont manifesté moins de craintes que prévu, ce qui laisse croire qu’ils avaient tendance à compenser leur sentiment de vulnérabilité. Ils n’avaient pas peur de l’échec ni de la critique, mais, naturellement, avaient grandement peur qu’on leur fasse du mal. Nous avons remarqué, à l’instar d’autres études cliniques sur la peur et le sexe des victimes, que les filles étaient plus craintives que les garçons. Il est possible que les garçons aient davantage eu besoin de compenser leurs sentiments de vulnérabilité, car ils constituaient la majeure partie des victimes.

Un des aspects intéressants de notre étude consistait à demander aux enfants de dessiner une personne. Nous cherchions des indices de « perturbation » en utilisant un modèle d’évaluation conçu pour l’étude. À l’aide de ce modèle, nous avons constaté que la plupart des dessins faits par les enfants de la collectivité pouvaient être considérés comme clairement perturbés. Ces dessins sont caractérisés notamment par une importance excessive accordée à la sexualité, des signes d’angoisse, une inconvenance sociale, de l’agressivité et une attitude défensive. Là encore, nous avons relevé des différences selon le sexe des enfants. En effet, d’après leurs dessins, les garçons ont semblé plus perturbés que les filles. Bien que ce résultat soit conforme aux constatations générales des études portant sur les enfants d’âge scolaire, il mérite d’être souligné parce que, comme nous l’avons dit précédemment, les garçons constituaient la majeure partie des victimes d’abus sexuels dans la collectivité échantillon.

Toute proportion gardée, deux fois plus d’enfants de la collectivité échantillon que d’enfants de la collectivité de référence et beaucoup plus d’enfants du palier secondaire que de jeunes enfants n’ont pas terminé leur dessin. Nous avons également remarqué un niveau de perturbation plus élevé dans les dessins des enfants plus âgés. Pris ensemble, les résultats des dessins et les résultats scolaires semblent confirmer que les abus ont laissé davantage de séquelles immédiates chez les enfants plus âgés.

À la maison, les parents ont remarqué des changements sur le plan affectif et comportemental. On a examiné les résultats scolaires, ainsi que les dossiers de la GRC et des services sociaux, On a relevé très peu d’activités criminelles anormales durant la période où les abus ont été commis. Les responsables des services sociaux ont considéré que les problèmes de comportement notés étaient attribuables à une dysfonction familiale de longue date. Toutefois, les parents ont décrit quelques changements de comportement associés à l’école tels que le refus d’aller à l’école, les mauvais résultats scolaires et l’abandon d’activités parascolaires, à savoir les activités sportives. En outre, les enfants affichaient divers comportements spécifiques : ils étaient soucieux, se disputaient, se bagarraient, avaient peur, étaient tristes, avaient l’impression d’être bons à rien et avaient de la difficulté à se concentrer et à dormir.

Après la divulgation des abus, les comportements sont devenus beaucoup plus clairs. Les victimes directes étaient confuses et en colère, et se sentaient coupables de leurs interactions avec l’agresseur. Comme les enfants avaient confiance en cette personne, ils faisaient ce qu’elle leur demandait. Toutefois, les victimes directes n’étaient pas les seules personnes à être confuses et en colère. D’autres enfants de la collectivité ont eu de la difficulté à comprendre ce qu’est l’abus sexuel. Certains avaient beaucoup d’affection pour l’agresseur ou souhaitaient qu’il leur prête attention. L’arrestation de l’agresseur a bouleversé bon nombre d’enfants, qui avaient noué avec lui des liens affectifs qui comblaient un vide et leur donnait le sentiment d’être importants. Pour compliquer la situation, des élèves de l’autre école ont fait des blagues cruelles à l’endroit des victimes, se sont moqués d’elles et les ont tourmentées sans pitié.

En règle générale, les enfants se sont sentis soulagés lorsque les abus ont été rendus publics. Le secret qu’ils gardaient avait enfin été révélé et ils ne se sentaient plus mal à l’aise chaque fois qu’ils allaient à l’école puisque l’agresseur avait été arrêté, bien que certains enfants craignaient qu’il ne revienne leur faire du mal. D’autres enfants se sont sentis soulagés parce qu’ils savaient qu’il y avait quelque chose de terriblement malsain dans la relation que l’agresseur entretenait avec leurs camarades.

Effets à court et à long terme sur les familles

Lorsque les parents ont eu vent des abus, ils n’arrivaient pas à y croire et ont été horrifiés, puis se sont mis en colère. Les parents des victimes directes se sont sentis trahis, car l’agresseur avait établi une relation amicale avec eux. Ils en voulaient aux autorités scolaires, d’avis que celles-ci ne s’étaient pas acquittées de leur obligation de protéger les écoliers. Ces sentiments se sont intensifiés lorsqu’il a été révélé qu’on avait embauché l’agresseur à titre d’enseignant même s’il avait commis des abus dans d’autres districts scolaires. Les parents étaient insatisfaits de la façon dont le conseil scolaire avait réagi à la divulgation des abus, car il n’avait pas mis de plan d’action en œuvre et avait fourni très peu de directives, voire aucune, aux enseignants s’occupant des enfants.

Un grand nombre de parents se sont sentis coupables parce qu’ils ne s’étaient pas rendus compte des abus même après avoir observé des activités suspectes. Les parents avaient l’impression d’avoir manqué à leurs enfants pour deux raisons : parce qu’ils avaient été incapables de les protéger contre les abus et parce que leurs enfants avaient décidé de ne pas se confier à eux ou en avaient été incapables.

Lorsque nous avons effectué l’étude, les parents ont dit estimer que leurs enfants allaient bien. Ils ont admis que chaque changement chez leur enfant leur causait des soucis, car ils se demandaient alors s’il faisait partie du développement « normal » de l’enfant ou s’il découlait des abus. Les parents se préoccupaient toujours des effets à court et à long terme des abus.

La divulgation des abus a eu pour effet ultime de rendre la collectivité très sensible à la question de la violence, au point où le fait de toucher un enfant, de quelque façon que ce soit, suscitait de l’angoisse et la crainte d’être soupçonné d’abus. Par contre, les parents ont constaté que la collectivité en savait maintenant davantage sur les abus sexuels et que certaines questions jadis tabous étaient maintenant des sujets de discussion courants. On prévoyait que cette nouvelle ouverture permettrait aux enfants de la collectivité de mieux repérer et dénoncer les cas d’abus que les enfants d’autres collectivités.

Pour composer avec les abus, les parents des victimes directes ont pris diverses mesures. Par exemple, ils ont eu recours à diverses sources de soutien, y compris la famille, les amis et les organismes de services. Presque toutes les familles touchées directement par les abus ont participé à un programme de counseling. Elles ont obtenu des renseignements sur les abus sexuels lors de réunions, d’ateliers et de séances de counseling. Divers mécanismes d’adaptation ont été utilisés. Certains parents ont formé des groupes de soutien, revendiqué leurs droits à des services et fait du bénévolat, alors que d’autres ont abandonné ces activités, se sont repliés sur eux-mêmes ou ont quitté la collectivité.

Effets à court et à long terme sur la collectivité

On a relevé des ressemblances chez les membres de la collectivité en ce qui a trait à leur réaction à la divulgation des abus, notamment l’horreur, l’incrédulité et la colère, suivies rapidement par des sentiments de trahison et de vulnérabilité. Le niveau de tension s’est accru considérablement dans la collectivité en raison de la communication d’informations erronées, des différences sur le plan des mécanismes d’adaptation adoptés et de divergences d’opinions en ce qui concerne la marche à suivre.

La période qui a suivi la divulgation des abus a été caractérisée par des conflits entre parents, entre membres de la collectivité et entre des parents et l’école. Le rôle des médias, y compris l’arrivée de journalistes de l’extérieur, a été une source importante de conflit. Certains parents ont profité de leur présence pour demander des services et une indemnisation. D’autres parents (de victimes et de non-victimes) ont préféré garder le silence et préserver leur vie privée. Ils avaient l’impression que toute la collectivité était inutilement stigmatisée par les médias. Même si les médias n’avaient pas été présents, la vie privée des citoyens et la confidentialité des cas étaient déjà compromises en raison de la petite taille de la collectivité et des liens étroits qui y existaient.

Certains parents de victimes voulaient préserver leur anonymat alors que d’autres voulaient savoir qui avait été victime d’abus afin de protéger leurs enfants contre toute influence négative. Des parents ont tenté de découvrir qui étaient les victimes en observant les allées et venues à proximité du bureau des services sociaux et en surveillant de près les comportements des enfants. Des professionnels de la collectivité ont constaté que, en raison du climat de méfiance qui régnait ainsi que des rumeurs et de l’information erronée qui circulaient, certains parents et membres de la collectivité en sont venus à se soupçonner.

Les attitudes différentes adoptées à l’égard de l’agresseur et des victimes ont également causé des conflits. Certains parents étaient en désaccord avec un pasteur de la collectivité qui a semblé dire que les victimes étaient responsables des abus qu’elles avaient subis. Plus tard, il a été accusé d’abus sexuels. Certains parents ont aussi appuyé l’agresseur peu après que les abus ont été divulgués alors que d’autres l’ont immédiatement dénoncé. Un père a forcé ses enfants à retirer les accusations d’abus qu’ils avaient portées puis a commencé à faire du porte à porte pour appuyer l’agresseur. Les membres de la collectivité qui ont défendu l’agresseur croyaient que les enfants avaient inventé les abus ou avaient eux-mêmes séduit l’agresseur.

Intervention et évaluation des services

Intervention

Le groupe interorganismes de la collectivité a été le premier à agir en formant sur-le-champ une équipe d’intervention et en organisant un atelier d’information à l’intention des parents et du personnel enseignant. Cet atelier, animé par un conseiller de Vancouver spécialisé dans les abus sexuels, a eu lieu une semaine après la première divulgation des abus. Il a fallu attendre quelques semaines avant que le conseil scolaire ne décide de financer l’activité. La première réunion organisée peu après la divulgation des abus a permis de fournir des renseignements utiles sur les moyens de composer avec les effets immédiats des abus. Les réunions subséquentes ont eu une utilité limitée, mais ont permis aux parents d’exprimer leurs sentiments de culpabilité et d’angoisse relativement aux abus et à l’avenir.

Deux semaines après la divulgation des abus, deux conseillers travaillant dans une ville avoisinante ont été engagés afin d’évaluer la situation, de régler la crise immédiate à l’école et de rencontrer les familles et les enfants touchés. Au départ, le groupe de parents a pris les dispositions nécessaires pour payer les conseillers, qui ont été engagés par la suite par le ministère des services sociaux et du logement pour une période de quatre mois. Certaines personnes ont consulté un conseiller à l’extérieur de la collectivité et ont déclaré qu’elles étaient satisfaites dans l’ensemble des résultats obtenus.

Le ministère de la santé a formé une équipe de spécialistes de la santé mentale, qui a commencé à fournir des services deux mois après la divulgation des abus. Cette équipe est demeurée dans la collectivité pendant trois mois. Au cours de cette période, elle a rencontré des enfants et des familles sur une base individuelle, a formé des groupes de soutien et a mené des ateliers sur les abus sexuels pour les professionnels de la collectivité. Un petit nombre seulement de parents croyaient que les services offerts par cette équipe leur seraient utiles et y ont eu recours pour leurs enfants. En outre, un poste permanent de spécialiste de la santé mentale, dont on avait déterminé la nécessité auparavant, a été créé à ce moment et cette personne est entrée en fonction trois mois après la divulgation des abus. Ce spécialiste était responsable d’un vaste territoire.

Le ministère de l’éducation a financé un poste de conseiller au palier élémentaire pour une période d’un an après la divulgation des abus. La durée de ce poste a été prolongée d’un an et on a pris diverses mesures afin de le rendre permanent. Le ministère a également financé des ateliers d’information et la création d’un poste de coordonnateur d’un programme de sensibilisation communautaire. La collectivité a également mis davantage l’accent sur la prévention en mettant en œuvre divers programmes à l’école tels que « CARE » et « Mon corps, c’est mon corps », qui ont pour but de sensibiliser les enfants aux comportements inappropriés d’autrui afin de prévenir la violence sur toutes ses formes.

Évaluation

Les résultats de l’évaluation des services communautaires et gouvernementaux effectuée par les parents et des professionnels ont été partagés. Lorsque l’équipe de spécialistes de la santé mentale est entrée en fonction, plusieurs problèmes et conflits avaient déjà vu le jour et un grand nombre de parents et d’enfants n’étaient pas très réceptifs aux traitements. Les répondants ont déclaré qu’ils n’avaient pas utilisé pleinement les services offerts parce que les membres de l’équipe ne s’étaient pas établis dans la collectivité et s’y rendaient seulement deux fois par semaine. Ces personnes étaient considérées comme des étrangers et une grande partie de la collectivité ne leur faisait pas confiance. Comme le bureau régional du ministère de la santé avait refusé au départ de venir en aide à la collectivité, les citoyens ont éprouvé une grande amertume et ont refusé d’avoir recours à l’équipe lorsqu’elle a offert ses services.

D’autres problèmes liés à l’utilisation des services étaient directement attribuables à l’ampleur de la crise initiale. Des professionnels associés au bureau local des services sociaux ont déclaré que la situation était chaotique à la suite de la divulgation des abus. On a accordé la priorité au grand nombre d’entrevues à effectuer auprès des enfants de sorte que les tâches habituelles et les autres programmes du bureau ont été mis de côté pendant un mois. Le bureau des services sociaux est devenu la principale source d’information et de directives dans cette affaire pour les professionnels et les membres de la collectivité, ce qui a alourdi sa charge de travail. Les parents et les professionnels ont déclaré que les services offerts ont atteint leurs limites. Pour compliquer la situation, certains des professionnels qui fournissaient des services étaient également parents de victimes. La confusion et le manque de directives ont nui à l’intervention initiale.

Le financement a posé un problème important. On avait promis aux premiers conseillers et consultants qui ont fourni des services dans la collectivité qu’ils seraient rémunérés. On a fini par constituer un fonds d’urgence à partir de dons et d’une subvention versée par un organisme communautaire. Cette incertitude a mis en colère un grand nombre de parents, qui estimaient que les ministères devaient accorder une aide sur-le-champ. Plusieurs projets ont été abandonnés en raison d’un manque de fonds, notamment la création d’organismes bénévoles locaux qui auraient pu venir en aide aux victimes.

Des parents se sont dits insatisfaits des services fournis par les professionnels qui sont venus en aide à la collectivité. Une mère a cité un exemple extrême, dans lequel elle a fourni un soutien affectif à un conseiller qui était bouleversé par l’ampleur du problème. Cette femme n’a pas apprécié de se trouver dans cette situation puisqu’elle s’attendait à recevoir un soutien de la part du conseiller et non l’inverse. D’autres parents n’avaient pas confiance en la démarche des professionnels qui, selon eux, avaient des attentes irréalistes et prévoyaient régler rapidement les problèmes. Un grand nombre de parents s’attendaient à ce que les fournisseurs de services aillent à leur rencontre et non à ce qu’ils doivent eux-mêmes faire les démarches nécessaires pour obtenir des services. Cette attente découlait du fait que les parents ne voulaient pas être « stigmatisés » si on les voyait aller consulter des professionnels de la santé mentale ou des conseillers. Les parents étaient d’avis que les professionnels auraient dû être mieux préparés à ce genre de situation et aller davantage à leur devant.

Les professionnels ont déclaré que, au début, les parents étaient ouverts à l’idée de recevoir de l’aide. Les parents ont assisté à la première réunion communautaire dans l’espoir d’être sauvés et ont été déçus de ne pas recevoir de réponses claires. Cette déception n’a fait que s’accentuer lorsqu’ils ont constaté qu’une aide supplémentaire tardait à venir.

Les professionnels ne s’entendaient pas sur ce dont les parents et les victimes avaient besoin à la suite des abus. Certains professionnels ont déclaré qu’un grand nombre de parents étaient toujours aux prises avec les séquelles affectives des abus jusqu’à deux ans après leur divulgation. D’autres étaient d’avis que les problèmes avec lesquels les familles étaient aux prises étaient davantage attribuables à divers facteurs, notamment une économie locale déprimée, un taux de chômage élevé, l’alcoolisme et la toxicomanie. Certains professionnels ont déclaré que les abus sexuels avaient créé une multitude de problèmes chroniques pour les enfants de la collectivité. Par contre, d’autres professionnels qui interviennent directement auprès d’enfants, tels que des conseillers scolaires, des enseignants et des professionnels de la santé mentale, étaient d’avis que les problèmes observés étaient similaires à ceux relevés dans de petites collectivités semblables n’ayant pas été le théâtre d’abus.