BC Institute Against Family Violence Newsletter
Dedicated to the Elimination of Family Violence Through Research and Information
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LA RÉSILIENCE
Une stratégie de survie aux traumatismes de l'enfance

Par David Yawney, M.Serv.Soc.

Inévitablement, mon intérêt pour les enfants victimes de violence, notamment dans le cadre de la relation familiale, a porté mon attention sur la situation des enfants témoins de violence familiale. En compagnie d'un collègue spécialisé dans les questions de violence conjugale, j'ai entrepris d'élaborer un outil d'intervention, le projet Child Recovery: Group Intervention for Child Witnesses of Family Violence (Yawney et Hill, 1993). Peu exploré, le secteur des enfants témoins semblait abonder d'occasions d'examiner des dimensions peu connues de la violence familiale. Essentiellement, il existait peu de programmes " prêts-à-offrir ", ce qui rendait possible l'examen de la question sous un oeil nouveau et l'exploration d'autres modes d'intervention.

De plus, la recherche apportait une réflexion nouvelle qui commandait une réévaluation des anciennes idées. Par le passé, par exemple, la théorie de l'atavisme (la transmission de la violence de génération en génération) faisait davantage d'adeptes, et la tendance était d'accorder une importance démesurée aux conséquences. Mais à mesure qu'a augmenté le nombre de récits de personnes ayant surmonté des passés turbulents, le terrain s'est fait propice à ce que Gina O'Connell Higgins (1994, p. 1) appelle " les capacités de résilience non reconnues ". Higgins fait état de notre propension à mettre l'accent sur le tragique et le regrettable au lieu d'explorer les réussites psychologiques " à l'origine de la santé mentale ". De façon similaire, bon nombre d'auteurs nous mettent au défi d'examiner une possibilité comme celle de la résilience. Comme l'affirme Higgins (1994, p. 2), " il est temps de comprendre pourquoi tant de personnes survivent à la violence sans devenir violentes ". Ou encore, est-il possible de comprendre le processus de résilience et d'y faire appel pour aider nos clients, c'est-à-dire pour favoriser à la fois la cicatrisation des blessures du passé et la capacité de résilience? C'est le sujet auquel j'en suis venu à m'intéresser.

Steven et Sybil Wolin (1994) ont grandement contribué à mettre en doute notre vision de l'adversité et des façons de la surmonter. Comme nous en discuterons plus tard, ils rejètent le " modèle d'endommagement " au profit de " la personnalité résiliente ". Selon la définition d'Higgins (1994, p. 1), " la résilience présuppose que les sujets sont régulièrement capables de surmonter des défis considérables sur le plan du développement de façon à accomplir les importantes tâches développementales ". À mesure que " les recherches révèlent que les enfants de parents perturbés ou incompétents apprennent à prendre soin d'eux-mêmes, ce qui les aide à acquérir des forces, " (Wolin et Wolin, 1994, p. 5) les possibilités chez ce groupe d'âge deviennent évidentes.

Le défi, dans ce cas, est de ne pas se concentrer sur les blessures inévitables mais d'explorer également la source inépuisable des capacités humaines. Higgins présente la question de la façon suivante :

Les psychologues et bon nombre d'autres personnes supposent que les enfants ont besoin d'amour, d'attention, de respect, de protection et de sécurité inconditionnels pour devenir des personnes saines sur le plan mental. Parallèlement, nous avons toujours cru que les comportements " mésadaptés " ou " défensifs " étaient les conséquences inévitables d'une vie de famille compromise, surtout lorsqu'il y a présence de facteurs de stress énorme. Autrement dit, nous présumons que l'alcoolisme des parents, la négligence grave, l'humiliation systématique, les contacts sexuels non désirés et les autres agressions du genre feront déraper le développement. La discussion qui suit jette un regard neuf sur les effets potentiellement dévastateurs de la violence. Pourtant, même les chercheurs du domaine des traumatismes, à juste titre résolus à décourager la minimisation et le déni de la violence, font remarquer que les gens réagissent à leur façon aux facteurs de stress et que certains s'en tirent même relativement bien. Quand les gens font preuve de force psychologique particulière malgré un passé difficile, ils remettent en cause la vision actuelle des psychologues cliniciens et du développement concernant l'évolution - ou la régression - de la force de caractère. (Higgins, 1994, p. 3)

Pour démontrer le potentiel du concept, nous examinerons dans un premier temps la situation des enfants témoins de violence familiale. Mais plutôt que de nous pencher sur les effets qui offriraient habituellement un cadre de référence à l'intervention, nous explorerons le concept parallèle de la résilience.

Les victimes oubliées

Dans les années 1960, un intérêt nouveau et considérable a été porté aux enfants à la suite de l'identification du « syndrome de l'enfant maltraité » et de la légitimation du mouvement de protection de l'enfance par l'adoption de mesures législatives. Les nouvelles lois sur la protection de l'enfance rendaient possible l'intervention au nom d'un enfant victime de négligence ou de violence physique, psychologique ou sexuelle. À mesure que les maisons d'hébergement pour femmes prenaient conscience des problèmes auxquels se heurtaient les enfants témoins de violence, les professionnels des services sociaux, à leur tour, s'apercevaient de l'alarmante fréquence de la violence familiale. Malgré cela, la recherche et l'intervention axées sur les enfants témoins de violence familiale n'ont débuté que récemment (Jaffe, Wolfe et Wilson, 1990, p. 15). Il a fallu attendre le milieu des années 1980 avant que les chercheurs en violence familiale ne se penchent sur les problèmes d'adaptation actuels et futurs des enfants qui grandissent dans des foyers violents. Au Canada, seulement deux lois provinciales prévoient des mesures pour protéger les enfants témoins de violence familiale. Aux États-Unis, aucune loi fédérale ou d'État ne protège spécifiquement les enfants témoins (Peled, 1993, p. 47). Malgré l'absence de mesures législatives, les professionnels du secteur de la violence familiale ont commencé à prendre conscience que les enfants n'avaient pas besoin d'être maltraités physiquement, psychologiquement ou sexuellement pour en manifester les effets. « Victimes oubliées », les enfants de la violence familiale allaient finalement recevoir l'attention qu'ils méritaient. L'identification du problème des enfants témoins de violence familiale L'attention nouvelle portée aux familles turbulentes et aux enfants qui en étaient issus a mis en lumière l'importance de l'intervention. Même si ces familles pouvaient obtenir de l'aide sur une base volontaire, l'adoption de mesures législatives allait donner au problème une reconnaissance accrue. La Child Welfare Act (Alberta, 1985) offre cette reconnaissance en élargissant la définition de " dommage moral " pour y inclure " les répercussions de l'exposition à la violence familiale ou à un manque considérable d'harmonie dans la famille ". Or, cette nouvelle définition n'est pas encore acceptée de tous. Dans son examen de la séparation et du divorce et son identification de " la maltraitance psychologique... quand les parents se maltraitent physiquement devant leurs enfants ", Klosinski (1993, p. 562) défend clairement l'importance d'une reconnaissance du risque. Par conséquent, le terme " enfant-témoin " fait référence aux enfants qui ont de façon répétée été témoins d'actes d'agression psychologique ou physique graves à l'endroit d'un parent par son partenaire intime.

L'exposition à la violence familiale, c'est-à-dire le fait d'en être témoin, a donné naissance à l'expression " enfant-témoin " ou " enfant témoin de violence familiale ". (Remarque : l'expression " enfant-observateur ", inventée plus tard, peut servir à éviter la confusion apparente entourant le terme " enfant-témoin " dans le secteur judiciaire). Chez les " témoins ", l'exposition à la violence ne prend pas toujours la forme d'une observation passive. Dans certains cas, en effet, un parent peut " délibérément faire en sorte que ses enfants soient témoins des agressions commises " (Dobash et Dobash, 1979, p. 151). Les professionnels du secteur font aussi preuve d'un grand intérêt envers les " enfants-témoins-victimes " de la violence de l'un ou des deux parents vu la possibilité d'un chevauchement de violence conjugale et de violence contre les enfants dans la famille. L'incidence d'un tel chevauchement au sein des familles violentes est estimée à entre 30 et 40 p. 100 selon Straus et coll. (1980) et à entre 40 et 60 p. 100 selon Pagelow (1990). Pagelow (1990, p. 348) utilise le terme anglais « double whammy » (coup double) pour faire référence aux " enfants-témoins-victimes ». Les enfants peuvent également être mêlés indirectement aux conflits, comme le révélait une enquête de Jenkins et coll. (1989) selon laquelle 70 p. 100 d'entre eux interviendraient lors des querelles de leurs parents. À cela s'ajoute le fait que la société perçoit la violence comme un comportement acceptable, « normal » et même honorable. Dans ces circonstances, il n'est pas surprenant que les chercheurs découvrent qu'une « variété consternante de statistiques nouvelles témoigne du recours à la violence dans notre société » (Eaves, préface de Roesch et coll., 1990, p. vii). D'autant plus consternante est la fréquence de cette violence dans de nombreuses familles nord-américaines (Jaffe et coll., 1990, p. 15; Eaves, préface de Roesch et coll., 1990, p. vii). Il en résulte que seule une minorité d'enfants atteignent l'âge adulte sans avoir été exposés à des traumatismes.

Répercussions de l'exposition à la violence familiale durant l'enfance

Bien qu'il s'agisse souvent de victimes " oubliées " ou " non visées ", les enfants-témoins souffrent de voir un parent se faire maltraiter (voir plusieurs analyses documentaires récentes : Fantuzzo et Lindquist, 1989; Jaffe, Wolfe et Wilson, 1990; Rosenberg et Rossman, 1990; Cooper, 1992; Yawney et Hill, 1993). Les témoins sont victimes " d'une forme de violence psychologique " qui " non seulement fait naître la peur et l'anxiété inhérentes aux événements terriblement marquants, mais nuit à leur développement social, affectif et comportemental » (Jaffe, Suderman et Reitzel, 1992, p. 84). Même si la violence directe et ses répercussions évidentes ont été les premières à attirer l'attention, certains auteurs ont vite reconnu, comme en fait foi l'examen de la violence physique infligée aux enfants de Martin et Rodeheffer (1976), que " l'environnement familial ", et non seulement la " violence directe ", avait des répercussions sur l'enfant. Leur réflexion établissait un lien entre le fait de grandir dans un milieu où l'amour et le soutien ne sont pas au rendez-vous et les retards et autres troubles du développement. Dans son analyse de la documentation sur les familles dysfonctionnelles, y compris les familles mésadaptées, antisociales, peu harmonieuses/perturbées et éclatées, Johnson (1989, p. 19) propose une autre vision de la situation, selon laquelle ces dysfonctions " occasionneraient une forte incidence de troubles de développement et de psychopathologies à l'âge adulte ". Des liens ont été établis entre les quatre catégories de familles susmentionnées (dont les familles peu harmonieuses/perturbées auxquelles je m'intéresse particulièrement) " et des incidences élevées de perturbations psychologiques menant à diverses mésadaptations comportementales et maladies physiques ". Même si aucun modèle ne tient compte de tous les effets réels et potentiels de l'exposition à la violence familiale durant l'enfance, deux perspectives théoriques sont courantes chez les chercheurs : le modèle de l'apprentissage social (" la violence enfante la violence ") et l'hypothèse de dérèglement familial.

Selon le modèle de l'apprentissage social, les enfants sont plus susceptibles d'adopter des comportements violents, c'est-à-dire d'assimiler la violence aux stratégies de résolution des conflits, s'ils évoluent dans un milieu où la violence est présentée comme un comportement normatif et acceptable (Bandura, 1973). Bien qu'utile, la théorie de l'apprentissage social ne tient pas compte de toutes les conséquences manifestes chez les enfants, notamment l'intériorisation (troubles émotifs), l'extériorisation (troubles de comportement) et la mésadaptation sociale. Pour sa part, le modèle du dérèglement familial tient compte des effets secondaires de la violence sur la famille, comme " la diminution de l'efficacité parentale, les déménagements fréquents, la détresse des frères et sours et l'appréhension de nouveaux actes de violence " (Jaffe, Suderman et Reitzel, 1992a, p. 88).

Si l'analyse des conséquences de l'exposition à la violence durant l'enfance n'est pas tâche facile, elle doit toutefois éviter de reposer sur une vision " déterministe " qui tient pour acquis les répercussions sur l'enfant. Rosenberg et Rossman (1990, p. 206) offrent le meilleur conseil en ce sens : " les enfants-témoins sont une clientèle hétérogène et c'est pourquoi il peut être plus utile de cerner les variables qui agissent sur le développement psychologique que de supposer que la réaction sera la même pour tout le monde ". Tout en tenant compte de ce conseil, les sections qui suivent abordent le concept utile de " variables médiatrices ", comme la résilience et les facteurs de protection.

Enfants en danger

Nous pouvons en apprendre davantage sur les effets de la violence en examinant le cas des enfants exposés à la violence hors du contexte familial. Dans notre village global, les enfants orphelins, victimes de guerre ou issus de quartiers déshérités sont bien en vue. Vu l'augmentation de la violence dans nos communautés, les facteurs de risque pour les enfants (pauvreté; toxicomanie, absence ou incompétence des parents; violence familiale) devraient attirer notre attention sur ce que Gabarino appelle " les enfants en danger " (Garbarino, 1992; Garbarino, Dabrow, Kostelny et Pardo, 1992). Sur le plan psychologique, ces enfants paient le prix des traumatismes subis. Bien évidemment, ce secteur émergent reconnaît le syndrome de stress post-traumatique en tant que réaction aux blessures de l'enfance. La réflexion de Garbarino (1992) attire l'attention sur les enfants exposés à une violence qui n'est pas ponctuelle mais constitue le " tissu de leur vie ". Cette distinction entre " danger aigu " et " danger chronique " devrait orienter nos propres travaux.

Résilience

L'examen du cas des enfants en danger offre une lueur d'espoir additionnelle. Garbarino (1992) avance l'hypothèse logique suivante : " ces enfants auront inévitablement des difficultés de développement [mais] d'un autre [côté], certains enfants arrivent à surmonter ces difficultés par des moyens qui favorisent le développement " (voir aussi Edleson et Tolman, 1992, p. 35).

De même, Wolin et Wolin (1993, p. vii) abordent le concept de l'adversité surmontée en affirmant que " les enfances difficiles peuvent occasionner des souffrances à long terme, mais offrent aussi un terrain propice au développement de forces et d'un courage peu communs ". Tout comme d'autres chercheurs qui ont mis en doute le caractère intergénérationnel de la violence (pour un examen complet de cette question, voir Kaufman et Zigler, 1989), Wolin et Wolin font remarquer que « la transmission aux enfants des difficultés familiales des parents n'est pas automatique » et proposent l'analyse suivante :

Les recherches révèlent que les enfants de parents perturbés ou incompétents apprennent à prendre soin d'eux-mêmes, ce qui les aide à acquérir des forces. Les jeunes survivants apprennent à trouver des alliés à l'extérieur de la famille, à tirer plaisir des jeux de fiction et à développer leur amour-propre par la reconnaissance scolaire. Au fil du temps, leur capacité à surmonter l'adversité en acquérant ce genre de compétences se transforme en forces durables ou en dimensions du moi que j'appelle capacités de résilience (Wolin et Wolin, 1993, p. 5-6).

Cette perspective élargie est importante en ce qu'elle ne nie pas la réalité de certains enfants, mais offre plutôt une analyse optimiste d'autres possibilités et l'espoir d'un rétablissement. Elle nous met également au défi de ne pas seulement considérer les enfants comme " des êtres coincés dans le piège de la victime, liés à jamais au passé " auquel ils tentent d'échapper, comme c'est le cas du " modèle d'endommagement ".

La résilience, que Middleton-Moz (1992, p. xix) appelle " la saine adaptation d'enfants issus de familles dysfonctionnelles ", naît de la lutte de l'enfant pour développer son amour-propre en faisant preuve de force personnelle au lieu de développer un sentiment d'impuissance (p. 11). Sundelin Wahlsten (1994) a étudié la question de la résilience et dresse le portrait suivant des " enfants résilients " :

Il a été démontré que les enfants résilients sont plus intelligents et autonomes, ont meilleur caractère et sont plus faciles à aborder. Ils ont souvent eu la possibilité de s'attacher à des personnes extérieures à la famille et semblent capables de se nourrir de relations positives, même limitées (Sundelin Wahlsten, 1994, p. 716).

Les " relations positives " peuvent avoir une fonction médiatrice ou servir de base au dépassement. À la lumière de leurs études sur des enfants de victimes de torture, Montgomery et coll. (1992, p. 804) ont conclu que " le manque de soutien des parents réduit les possibilités qu'a l'enfant de revoir et de développer sa capacité d'adaptation. Par conséquent, le contexte familial revêt une importance cruciale pour le développement des stratégies d'adaptation. " Selon l'analyse des traumatismes de Johnson (1989, p. 22), " il apparaît que divers facteurs, comme le niveau de soutien familial ou social, atténuent dans une certaine mesure les mésadaptations subséquentes ". Wolfe et coll. (1992) adoptent le même discours en soulignant " l'importance primordiale du réseau de soutien adulte ". Or, le parent victime de violence n'est pas en état de procurer à l'enfant-témoin le soutien dont il a besoin pour composer avec la situation. Malgré le potentiel de résilience, les environnements stressants ont toujours un impact sur les enfants, qui varie selon la personne :

...[M]ême quand les enfants montrent une capacité à s'épanouir dans un environnement stressant, la situation a toujours des effets négatifs pouvant prendre la forme d'un retard dans certains aspects du développement psychomoteur comme le langage, la formation de concepts, la maîtrise du corps ou le concept de soi. De plus, les enfants issus de milieux à risque manifestent souvent de l'agressivité, des frustrations et des comportements sociaux perturbés. Évoluer dans des conditions difficiles semble avoir son prix (Sundelin Wahlste, 1994, p. 716).

Cette théorie présente un point de vue et des possibilités particulières pour l'enfant confronté à une situation familiale exigeant une " stratégie de survie ". Même si l'enfant associe parfois un caractère " fonctionnel " à sa stratégie, Sundelin Wahlsten fait remarquer qu'un examen extérieur de la situation peut évaluer les actions/réactions comme étant principalement constructives ou destructives.

L'idée de " stratégie de survie " donne une légitimité au développement d'une combinaison de forces et de vulnérabilités chez l'enfant. Dans leur examen du rapport entre le stress familial et la détresse de l'enfant, de même qu'entre les conflits conjugaux et le fonctionnement de l'enfant, Rossman et Rosenberg (1992, p. 700) ont trouvé " un lien important entre les croyances entourant le contrôle, les comportements d'adaptation et les résultats sur le plan psychologique ". Comme le démontre l'exemple suivant, un enfant peut manifester des symptômes néfastes tout en étant bien adapté socialement :

Il était quelque peu étrange que des enfants qui semblaient davantage perturbés sur le plan de l'amour-propre et des difficultés personnelles, démontraient davantage d'aptitudes sociales même s'ils n'avaient reçu aucune formation spéciale en la matière. Cet état de choses est peut-être caractéristique des enfants exposés à des conflits d'ordre conjugaux, et pourrait avoir plusieurs raisons d'être : ces enfants tentent peut-être de se protéger en adoptant les comportements et en accomplissant les activités sociales que l'on attend d'eux; peut-être y voient-ils un moyen d'obtenir d'autres personnes le soutien que ne fournissent pas les parents; peut-être que leurs activités sociales nombreuses les gardent loin de la maison et des conflits (Rossman et Rosenberg, 1992, p. 711).

Lorsqu'on parle de résilience, cependant, il importe de ne pas oublier l'état de vulnérabilité et de risque dans lequel se retrouvent les enfants. L'intervention doit aborder non seulement les besoins identifiés, mais également les sept aspects du soi que semblent avoir développés les enfants résilients, selon Wolin et Wolin (1993, p. 5-6) :

  • connaissance de soi
  • créativité
  • humour
  • rapports personnels
  • valeurs morales
  • initiative

Les enfants peuvent être résilients et Topley (1991, p. 5) rappelle de " ne pas sous-estimer leur capacité d'adaptation ". Middleton-Moz (1989, p. 114) reconnaît que les expériences traumatisantes (certaines étant si lourdes que les forces et les facteurs de protection n'ont plus d'effet) opèrent des changements chez les enfants, mais laisse entendre " qu'il est logique de chercher des moyens d'augmenter la résilience " parce que " les enfants ont la faculté de s'en remettre ".

Vers des facteurs de protection et de compensation

Dans le cadre de notre important travail d'intervention auprès d'enfants, nous voulons à la fois atténuer le problème, qui équivaut souvent à réduire les facteurs de risque et consolider les facteurs de protection qui favorisent la santé et le bien-être. Les enfants résilients nous ont montré qu'il est possible de tirer parti des facteurs de protection d'un environnement pour développer de la résilience ou des forces. Ce sont ces facteurs de protection, que Kaufman et Zigler (1989, p. 138) surnomment " facteurs compensatoires ", qui rendent les enfants moins vulnérables aux situations éprouvantes. L'idée est donc d'aider les enfants témoins de violence familiale à augmenter leur résistance ou à réduire leur vulnérabilité aux conflits futurs. Au moment d'intervenir auprès de ces enfants, l'un de nos objectifs est donc de développer davantage leur force de caractère.

Lors de ses recherches sur les facteurs de protection, Benard (1987, p. 75) a repris la description des compétences ou caractéristiques désirables de l'enfant résilient de Garmezy (1974), y compris :

  • efficacité sur le plan des tâches, du jeu et des rapports personnels
  • attitude positive et optimisme par rapport à la santé
  • amour-propre, sentiment de compétence et locus de contrôle interne
  • autodiscipline
  • pensée critique et aptitude à résoudre les problèmes
  • humour

Dans leurs recherches sur les facteurs de protection contre le stress chez les enfants, Reid et Dubow (1990) ont déterminé que " les enfants exposés tôt à des facteurs de risque étaient plus susceptibles d'avoir plus tard des difficultés d'adaptation que les enfants dont les facteurs de protection étaient élevés au début de l'enfance ". Middleton-Moz (1989, p. 13), qui reconnaît que tous les enfants subissent des traumatismes, attire notre attention sur les dangers de la non-résolution de ces traumatismes. Selon l'auteur, nous ne pouvons complètement protéger les enfants contre les situations éprouvantes, mais nous pouvons " les protéger contre les effets néfastes de la non-résolution des traumatismes sur l'amour-propre ". Par conséquent, nos interventions sont axées sur l'acquisition de stratégies d'adaptation efficaces ou positives qui serviront de facteurs de protection contre les dangers ou éléments de stress futurs. Ce faisant, elles donnent lieu à beaucoup d'optimisme.

Programmes d'intervention

Dans son examen des besoins d'enfants-témoins sur le plan de l'intervention, le projet Child Recovery (Yawney et Hill, 1993) a voulu s'appuyer sur la documentation élaborée jusqu'à présent sur la question des traumatismes tout en profitant du nouveau mouvement de pensée sur la résilience. Le traitement des conséquences potentielles de l'exposition à la violence demeure un objectif important, mais s'accompagne d'un désir de s'éloigner d'une hypothèse uniquement fondée sur la négativité. Comme le démontrent les travaux de Higgins (1994, p. 68), l'intervenant emploie une " loupe de suppositions " qui met en valeur la santé mentale et le développement mental tout au long de la vie, tout en favorisant une compréhension du client résilient sur la base de son fonctionnement optimal.

L'adoption d'une approche différentielle constitue un élément important de l'élaboration d'un programme d'intervention de groupe. Les programmes individuels et de groupe ont parfois tendance à employer des modes d'intervention standards présentant des objectifs généraux. Or, il importe d'adapter les programmes à la personnalité, aux besoins et aux spécificités de développement des participants. Au moment d'intervenir auprès d'enfants, le niveau de maturation et de développement intellectuel sont des dimensions dont on ne peut faire fi. Ragg (1991) offre un bel exemple de l'adoption d'une approche différentielle pour adapter les méthodes au contenu et aux objectifs de l'intervention. Ses travaux suggèrent d'articuler en premier lieu les programmes autour de considérations de développement pour faire en sorte que les forces croissantes du client orientent l'intervention. Selon Ragg, les " buts de l'enfant " et le " comportement de l'animateur " sont appelés à changer à mesure que des étapes de développement sont franchies et des objectifs sont atteints. Dans un article connexe, Ragg étend sa pensée en concentrant son attention sur les programmes de groupe cliniques, de promotion de la sécurité et de prévention à l'intention d'une clientèle préscolaire (Ragg et Webb, 1992, p. 10-16).

Favoriser la non-violence : résilience, " conduite consciente " et amour-propre Les recherches et données cliniques sur les enfants témoins de violence familiale évoluent constamment. L'élaboration des concepts sous-jacents au projet Child Recovery a soulevé d'intéressantes idées pouvant servir à l'orientation de programmes futurs. Au moment de rédiger cet article, les concepts de résilience, de " conduite consciente " et d'amour-propre semblaient offrir des pistes et un potentiel précieux. La documentation sur les traumatismes et la violence nous a fait prendre conscience des divers effets de la violence familiale, dont le risque de " former " de futurs agresseurs. Or, la documentation sur la résilience dresse un portrait plus encourageant des capacités des enfants à " se remettre " d'expériences négatives.

Beth Balshaw a étudié le cas d'hommes ayant choisi la non-violence à l'âge adulte malgré une enfance passée dans un milieu perturbateur. Une telle étude rétrospective donne un aperçu de la dimension dynamique de la " conduite consciente ".

À la base des comportements non-violents semble reposer le concept de " conduite consciente ", qui comprend trois étapes : connaissance de soi et de son environnement; décision de vivre de façon positive et non violente, tout en contribuant à la santé de la collectivité; mise en pratique de cette résolution en rompant avec son passé, en établissant de nouveaux rapports, en mettant à exécution des décisions et en apportant sa contribution. Le succès des efforts entrepris pour franchir ces étapes semble dépendre de variables intrapersonnelles (p. ex. aptitudes à la communication, capacité d'adaptation, créativité et personnalité), interpersonnelles (p. ex. aide extérieure, rapports et spiritualité) et environnementales (Balshaw, 1993, p. 193).

L'amour-propre et l'aptitude sociale sont des éléments importants dont tient compte le projet Child Recovery. Dans le cadre de leur étude de jeunes adolescents exposés à un degré élevé de conflits entre les parents, Neighbors, Forehand et McVicar (1993) font état d'un " modèle de pare-stress " où les enfants résilients ont une meilleure relation avec leur mère (conjoint ayant la garde de l'enfant dans le cadre de l'étude) et un plus grand amour-propre.

Bien que la résilience ait un effet positif apparent, Neighbors et coll. (1993, p. 470) font remarquer qu'" un enfant peut être compétent sur le plan du comportement mais avoir intériorisé de graves problèmes ", dont il faut tenir compte. Le portrait du monde intérieur de l'enfant attire l'attention sur l'importance que revêt l'amour-propre, défini comme suit : " appréciation de sa propre valeur et importance, et capacité d'agir envers soi et autrui de façon responsable " (California Task Force to Promote Self-Esteem, 1990, p. 18). La pleine appréciation de sa valeur permet à l'enfant de développer sa confiance, son sentiment de compétence et sa capacité de mener une vie constructive et responsable (p. 19).

Même si nos travaux se sont penchés sur les enfants témoins de violence, notre réflexion suit la ligne de pensée de recherches récentes mettant en lumière le réseau de soutien de l'enfant. Lors de leur examen d'enfants exposés à des facteurs de stress importants, Wyman et coll. (1992) ont utilisé quatre variables pour classer 74 % de leurs sujets de 10 à 12 ans dans deux catégories selon qu'ils étaient " résilients " ou " affectés par le stress " et conclu que " le rapport pourvoyeur de soins-enfant avait des effets considérables sur le développement de l'enfant en situation de stress élevé ". Vu le lien qui a été établi entre les facteurs de protection et la modification des compétences intellectuelles et socio-affectives, Seifer et coll. (1992, p. 901) " soutiennent l'idée que des variables individuelles et familiales peuvent réduire l'impact de facteurs de risque multiples sur les enfants de quatre à 13 ans ".

Conclusion

Les intervenants du domaine ont dorénavant l'occasion d'utiliser le concept de résilience dont il est question ici pour étoffer la réflexion sur les traumatismes des années 1980. En plus d'insuffler aux professionnels du domaine un nouveau vent d'espoir, le concept de résilience donne aux clients le sentiment qu'il est possible de surmonter des épreuves. L'entraide et les rapports qui la sous-tendent offrent un appui précieux au processus de résilience. Dans ses importants ouvrages sur les enfants maltraités, Alice Miller fait état du rôle crucial du soutien :

Au moins une fois dans leur vie, il est essentiel que les enfants soient en contact avec une personne qui sait sans aucun doute que l'environnement, et non l'enfant battu et impuissant, est en cause. Là réside l'occasion importante pour [de nombreuses personnes] de soutenir et de croire l'enfant. (Miller, 1984).

Les voix des personnes touchées par la violence offrent peut-être le meilleur témoignage de la possibilité d'une résilience, comme l'indiquent les travaux récents de Wolin et Wolin (1993) et d'Higgins (1994). Dans son article Resilience from the other side of the desk, John Seita (1994, p. 18) corrobore : " Je reste convaincu que, plus que tout autre facteur, mes rapports avec les gens ont constitué et constituent encore la pierre angulaire de ma propre résilience ". Sylvia Rockwell et d'autres qui ont connu les tranchées de la résilience font référence au fait de " développer sa résilience ". Sylvia Rockwell se décrit comme " une ex-enfant résiliente qui a apporté à son rôle de mère des forces bien précises ". Ses paroles orientent nos travaux :

En tant qu'ex-enfant résiliente, que mère résolue à apprendre à son enfant les leçons de la résilience et qu'éducatrice d'enfants souffrant de graves troubles affectifs, je connais trop bien les effets dévastateurs de ce que Seligman (1991) appelle l'impuissance acquise... Mais bon nombre des techniques de résilience peuvent être enseignées. La vie de nos enfants dépend de notre confiance en nous-mêmes, qui transparaît dans nos paroles et nos gestes (Rockwell, 1994, p. 13).

Nos croyances peuvent être de puissants outils de guérison. Nous pouvons grandement favoriser la résilience et la non-violence. Nos efforts en vue d'établir un réseau de soutien peuvent être source d'espoir et de bien-être.

Repris, résumé et traduit de Russell, M., J. Hightower et G. Gutman (éd.), " Resiliency: A Strategy for Survival of Childhood Trauma ", Stopping the Violence: Changing Families, Changing Futures, Vancouver (C.-B.), BC Institute Against Family Violence, 1996.

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